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Un fabuleux bestiaire moderne

Un ouvrage atypique renoue avec la grande tradition du bestiaire. L’auteur y mêle avec art description d’animaux étranges ou méconnus et réflexions philosophiques à la manière de Montaigne.

À l’orée de la vieillesse, Léonard de Vinci s’amusa à inventer un bestiaire, l’un de ces ouvrages d’histoire naturelle dont l’origine remonte à l’Histoire des animaux d’Aristote et à l’œuvre anonyme, composée à Alexandrie cinq siècles plus tard, le Physiologus. Le genre s’épanouit au Moyen Âge : des manuscrits enluminés associent ce qu’on sait de diverses créatures – réelles ou imaginaires – à des contes moraux censés édifier le lecteur. Le bestiaire de Léonard enrôle ainsi la perdrix pour délivrer une leçon sur la vérité : « Bien que les perdrix se volent leurs œufs entre elles, les jeunes retournent toujours à leurs vrais parents. » Le renard sert à illustrer la tromperie : « Lorsque le renard aperçoit une volée d’oiseaux, il fait le mort, en gardant la bouche grande ouverte. Lorsque les oiseaux viennent béqueter sur sa langue, il referme ses mâchoires sur leur tête. » Le créateur de l’homme de Vitruve fut l’un des derniers grands visionnaires pour qui la distinction entre l’art et la science n’avait pas de sens et c’est pourquoi il fut capable de créer l’un des derniers grands bestiaires de la tradition médiévale.

Dans son Incroyable Bestiaire, Caspar Henderson nous apprend que, « dans l’histoire, tous les efforts des hommes pour se comprendre et se définir ont été intimement liés à la manière dont ils voyaient et se représentaient les autres animaux ». Au-delà des ouvrages de l’Antiquité ou du Moyen Âge, les bestiaires appartiennent à une tradition qui remonte aux peintures de Lascaux ou Chauvet, et à leur art aussi méticuleusement fidèle que puissamment symbolique. S’inspirant du Livre des êtres imaginaires de Jorge Luis Borges, Henderson s’est demandé s’il était possible de créer un bestiaire moderne qui serait peuplé non d’animaux fabuleux, mais d’animaux bien réels. Dans son introduction, il observe que nous avons une connaissance si faible de la plupart de ces derniers qu’en général « nous les avons à peine imaginés ».

C’est ainsi que commence le projet d’Henderson : un livre envoûtant qui cherche à nous époustoufler uniquement par la complexité, la diversité et la multiplicité des formes de vie qui partagent avec nous la planète. Dans ce qu’il appelle modestement une « tentative » de bestiaire du XXIe siècle, il mêle la zoologie, la littérature, la mythologie, l’histoire, la paléontologie, l’art et l’anecdote à travers vingt-sept essais brillamment menés – une créature pour chaque lettre de l’alphabet (pour une raison mystérieuse, il en choisit deux pour la lettre X – le xenoglaux (ou chevêchette nimbée) et le xénophyophore. Chacun d’entre eux s’achève sur une réflexion philosophique, souvent liée à l’impact de l’humanité sur les autres créatures, qui prend la place de la « morale » des bestiaires médiévaux. Ce sont des essais au sens originel, « montaignesque », du terme, qui passent librement d’un sujet à l’autre, selon les fantaisies de l’auteur. Une discussion à propos des tortues mène à une exploration de la place de Brahma dans la cosmologie indienne. Un passage sur la crise des missiles à Cuba débouche sur un exposé des tentatives russes pour féconder des chimpanzés avec du sperme humain. Un éloge de la pieuvre conduit à une réflexion sur l’importance d’avoir une enfance heureuse.

Il arrive qu’Henderson balise son propos. Ainsi le chapitre sur le nautile promet d’explorer trois prodiges associés à cette sous-classe de céphalopodes : leur durée de vie (ce qui amène à une discussion sur les ammonites, Italo Calvino et Tristram Shandy), leur coquille divisée en loges (les batailles navales, les sous-marins et Jules Verne) et leur vue (l’acuité visuelle de l’aigle, les appareils photo à sténopé et les daguerréotypes). Mais le plus souvent, le lecteur est confronté à des associations libres et rocambolesques, qui n’ont rien à envier à celles d’un Laurence Sterne ou d’un Robert Burton. Charles Darwin est l’un des héros d’Henderson, tout comme le médecin et érudit du XVIIe siècle sir Thomas Browne ainsi que son grand admirateur W. G. Sebald. Il existe une certaine manière d’écrire sur la nature qui enchante parce qu’elle nous encourage à réexaminer ce qui nous semble familier. Quelqu’un comme [la romancière américaine] Annie Dillard, par exemple, l’illustre superbement. Mais tout en lui rendant hommage, Henderson tourne le dos à cette tradition et préfère nous faire découvrir des espèces bizarres que la plupart d’entre nous ne croiserons jamais. Les deux tiers des exemples qu’il a choisis sont issus de la mer, ce qui n’a rien d’étonnant sur une planète occupée aux deux tiers par les océans.

On trouve d’autres ressemblances avec les anciens bestiaires. Magnifiquement illustré avec des photographies et des schémas, chaque chapitre étant agrémenté de motifs décoratifs dans le style des enluminures médiévales, le livre d’Henderson est en outre rempli de marginalia, imprimées à l’encre rouge, renvoyant à des caractères, rouges eux aussi, à l’intérieur du texte. Le résultat est une sorte d’hyperlien médiéval où l’œil est attiré vers les marges du texte, pour picorer des notes, des faits ou des interpolations délicieusement pointus. Quelques exemples : les pieuvres ont du cuivre à la place du fer dans leur hémoglobine ; le mot pour dire « tortue » en hongrois signifie quelque chose comme « grenouille à bol » ; la productivité du phytoplancton est intimement liée à la teneur de l’eau en excréments de baleine. Henderson adore les métaphores musicales (« Le chêne est comme une partition musicale massive, mouvementée ; le nautile, un accord parfait ») et je vais en hasarder une de mon cru : ces marginalia sont comme les arpèges qui parcourent la symphonie du livre. Aucun n’est indispensable, mais chacun contribue à l’harmonie de l’ensemble. J’en ai tant souligné sur mon exemplaire que lorsque je l’ai fini, je me suis mis à le relire, mais uniquement pour ses marges.

En 1959, C. P. Snow prononça sa fameuse conférence sur les « deux cultures », dans laquelle il déplorait l’abîme existant chez les intellectuels, à l’aise soit dans les sciences, soit dans les humanités, mais très rarement dans les deux. Plus d’un demi-siècle plus tard, le paysage semble toujours aussi clivé. Nous n’avons pas comblé cet abîme qui aurait paru incompréhensible à un homme comme Léonard de Vinci, et qu’un homme comme Henderson – un diplômé de littérature anglaise devenu journaliste scientifique – cherche à enjamber. En tant que médecin devenu lui-même écrivain, l’auteur de cet article ne peut qu’applaudir à cette ambition et espérer que cet ouvrage extraordinaire réunira un large public venu de chaque culture.

 

Cet article est paru dans le Guardian le 25 décembre 2012. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

LE LIVRE
LE LIVRE

L’Incroyable Bestiaire de Monsieur Henderson de Un fabuleux bestiaire moderne, Les Belles Lettres

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