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Une idéologie antiscientifique

Accuser les chercheurs qui étudient les différences sexuées dans le cerveau d’être de fieffés déterministes ne reflète pas la réalité et rend un mauvais service à la science. Les savants sont parfaitement conscients qu’il est très difficile de faire la part de la biologie, du vécu et de la culture dans l’analyse de ces caractéristiques.

La question des différences sexuées du cerveau et du comportement continue de nourrir une abondante controverse. Une série de livres de vulgarisation a fait connaître nombre d’avancées récentes dans ce domaine. Cerveau d’homme, cerveau de femme ?, de Doreen Kimura (1), « La différence essentielle », de Simon Baron-Cohen [lire l’article de ce dernier p. 34], « Le genre du cerveau », de Melissa Hines et « Le cerveau féminin » de Louann Brizendine (2) ont passé en revue et parfois surinterprété l’état du savoir. Cette vague d’intérêt a aussi déclenché les foudres des critiques, comme en témoignent les deux livres que nous analysons ici : Brain Storm de Rebecca Jordan-Young et Delusions of Gender de Cordelia Fine [lire les articles précédents]. Les deux ouvrages ont de nombreux mérites mais dressent un tableau désobligeant de la recherche scientifique sur le sujet.

Des catégories remises en cause

Jordan-Young a écrit le sien après s’être penchée sur les causes de la fluctuation des comportements sexuels, en entreprenant une étude de la sexualité humaine en lien avec l’épidémie de sida. Elle a été frappée par l’importance de la variation dont nous sommes capables et la difficulté, parfois, de ranger les individus dans des catégories nettement définies comme homme ou femme, homosexuel ou hétérosexuel. Elle a été interpellée par l’affirmation qu’il pourrait y avoir un cerveau « mâle ou femelle », voire un cerveau « homosexuel ou hétérosexuel ». Son intérêt a notamment été piqué au vif en lisant l’article de Simon LeVay publié en 1991 dans Science, qui classait de manière très simple ses sujets en « hommes, femmes et homosexuels » [lire l’article de Hillary et Steven Rose p. 26]. Elle a mis en cause la valeur de ce genre de catégories, étant donné l’absence de frontières claires qu’elle avait constatée au cours de son propre travail. En tentant de comprendre les causes possibles des corrélations observées [dans les années 1980 et 1990] entre les structures cérébrales et le comportement sexuel par des chercheurs comme Roger Gorski, Simon LeVay ou Dick Frans Swaab, parmi bien d’autres, elle a étudié la célèbre hypothèse formulée en 1959 par l’équipe de William C. Young. D’après celle-ci, l’impact des hormones sur le fœtus du cochon d’Inde structure définitivement les formations neuronales qui seront activées à l’âge adulte de manière propre à chaque sexe par les hormones stéroïdiennes produites par les gonades (3). La question de savoir si cette hypothèse vaut pour le cerveau humain reste controversée, dans l’impossibilité où nous sommes de mener sur notre espèce les expériences qui ont permis de la valider chez d’autres animaux.

Jordan-Young passe en revue de façon approfondie et séduisante les défis et les pièges de l’analyse de la différenciation sexuelle du cerveau humain. C’est l’un des points forts du livre. Nos comportements sont com­plexes et souvent ne montrent pas les différences marquées que l’on observe dans certaines espèces. La sexualité humaine et nos modes de cognition exigent des analyses comportementales multidimensionnelles capables d’appréhender l’éventail des variations constatées. Rapporter telle ou telle variation à l’observation d’une structure cérébrale figée par une image, à un instant donné, ou à la mesure d’un taux hormonal, est un exercice périlleux. On ne peut qu’établir des corrélations. Mais c’est une première étape, pouvant ouvrir la voie à une recherche plus approfondie. De plus, même si l’on se contente de définir chaque individu comme mâle ou femelle, il existe de nombreuses différences sexuées dans la taille, la forme et la neurochimie de régions spécifiques du cerveau chez les garçons et les filles, les hommes et les femmes. La difficulté est de discerner comment les disparités observées apparaissent et de comprendre ce qu’elles signifient.

Comme le souligne Jordan-Young, le sens de la flèche dans la chaîne causale (s’il y en a une) ne peut pas être vérifié, en dépit des variantes avérées dans le développement du système reproductif humain, comme le syndrome de l’insensibilité aux androgènes (4) ou l’hyperplasie congénitale des surrénales (HCS) [lire l’article de Hillary et Steven Rose p. 26 et celui de Diane Halpern p. 31] ou encore des cas individuels comme celui fameux de « Joan/John », un garçon élevé comme une fille parce que son pénis avait été accidentellement endommagé. Cependant, après avoir rendu compte des expériences de l’équipe de Young, Jordan-Young accorde peu d’attention au très grand nombre d’études sur l’animal menées dans les cinquante années et plus qui ont suivi. Ce faisant, elle empêche le lecteur de prendre connaissance de la masse convaincante de données montrant que les corrélations entre le cerveau et le comportement peuvent être le résultat des effets structurants des hormones stéroïdiennes in utero et d’effets d’activation à l’âge adulte (ou des deux).

Elle n’évoque pas non plus les expériences n’impliquant pas les hormones. Au lieu de présenter une discipline complexe et féconde qui produit parfois des résultats confus ou inconsistants, elle adopte un point de vue très anthropocentré et laisse entendre que les études sur les différences sexuées manquent de cohérence. Elle ignore en outre les critiques qui ont émergé au sein même de la discipline, faisant croire à une unanimité des scientifiques qui étudient la contribution relative des hormones et d’autres variables aux différences sexuées. Rien n’est plus éloigné de la vérité, comme tout chercheur soumis au contrôle de ses pairs peut en témoigner. Elle ignore aussi l’existence de la feuille de route, dûment publiée [en 1985], qui établit les protocoles nécessaires d’abord pour établir si un trait révèle une différence sexuée, puis pour rechercher si les hormones sont impliquées et, si oui, pour distinguer entre les effets structuraux définitivement ou durablement acquis et les effets souvent contingents de l’action des hormones pendant la vie adulte.

Il reste que, si l’on considère le contexte large des différences sexuées dans le cerveau et le comportement des humains, les préoccupations de Jordan-Young sont fondées. Même si de nombreux éléments tendent à prouver que les hormones produites par les gonades sont souvent impliquées, il est effectivement difficile, pour l’heure, de déterminer quels facteurs, biologiques ou environnementaux, sont à l’origine des différences sexuées observées dans le cerveau humain. Si, parmi toutes les espèces de vertébrés, il fallait en sélectionner une pour déterminer les principes de base qui sous-tendent les relations entre les hormones, le cerveau et les différences sexuées, on ne choisirait certainement pas Homo sapiens !

Cordelia Fine a apparemment décidé d’écrire son livre après avoir vu un enseignant du jardin d’enfants de son fils lire un ouvrage affirmant que les hommes n’ont pas les circuits neuronaux requis pour relier langage et émotions. Elle ne précise pas de quel livre il s’agissait, mais on pense à The Female Brain, de Louann Brizendine [lire l’article de Diane Halpern p. 31]. Elle a été tellement scandalisée qu’elle a entrepris de passer au crible les recherches qui pouvaient soutenir une telle ineptie. Fine écrit de façon séduisante et intelligente. Elle met en regard des citations sexistes de l’ère victorienne et des citations de certains des livres à succès récents les plus choquants. Elle fait passer avec force et efficacité le message pas très subtil que peu de choses ont changé pour les femmes depuis des centaines d’années. Elle passe en revue de manière détaillée l’énorme quantité d’études démontrant comment le biais sexiste imprègne insidieusement notre société et comment cela nourrit l’inégalité entre les sexes. Étant donné que ce qui distingue les genres est dans une large mesure le fruit de vécus incontestablement différents, on peut comprendre sa frustration devant les affirmations infondées de « programmation » de la moindre différence sexuée dans le cerveau humain (Cordelia, nous sommes avec toi). Malheureusement, elle choisit de piétiner les neuroscientifiques au lieu de diriger sa colère vers ce qui devrait la justifier.

Fine divise son livre en trois parties, dont chacune comprend une suite de courts chapitres destinés à mettre les points sur les i, avec un titre éloquent du genre « Brain Scams » [jeu de mots entre « scan » et « scum », écume, lie] ou « Sexe et spéculation précoce ». La première partie est intitulée « Un monde à demi changé, des esprits à demi changés » et aurait dû être accompagnée de cet avertissement destiné aux femmes : même si vous êtes mariée à un « oiseau rare », comme l’est apparemment Fine, il se peut que vous enragiez de faire une plus grande part des tâches ménagères, d’être moins reconnue malgré un meilleur CV et de gagner moins en travaillant autant ou plus. Nous vivons encore dans un monde d’hommes et Fine veut s’assurer que nous sachions à quel point c’est vrai. La troisième partie enfonce le clou en présentant en détail tous les éléments qui prouvent de manière écrasante que la perception du genre, par les autres et par soi-même, commence très tôt, avant même que l’enfant ait la conscience de soi, et oriente ensuite tous les choix, qu’il s’agisse des jeux et des camarades de jeu ou de la carrière et du mode de vie.

Il n’y a pas lieu de contester l’argumentation de Fine : le genre est un paramètre aussi saillant qu’envahissant, qui définit chacun d’entre nous à un point dont nous ne sommes pas même conscients. Mais elle ne supporte pas que l’on puisse estimer « biologique » la moindre composante de ces différences. Elle met adroitement en évidence le niveau d’absurdité de certains des arguments avancés, montrant par exemple que l’idée d’une base évolutionnaire expliquant la préférence des filles pour le rose et des garçons pour le bleu ne tient pas, ce code culturel étant apparu en Occident il y a cinquante ans seulement. Spirituelle et acerbe, elle décoche des flèches terribles et use volontiers de la dérision. Elle a ses têtes de Turc : l’ancien président de Harvard Lawrence Summers est si souvent mentionné qu’il semble avoir passé toute sa carrière à parler en public de l’infériorité des femmes (5). Elle nourrit une irritation au moins aussi vive à l’égard de Simon Baron-Cohen [voir son article p. 34] et de Louann Brizendine, auteurs de livres à succès, que Fine accuse d’être des charlatans. À la centième injure ou à peu près, cela commence à faire un peu mesquin.

Mais c’est dans la deuxième partie, intitulée « Neurosexisme », que Fine se montre vraiment décevante. Tout au long du livre, elle met en garde le lecteur contre les périls des idées préconçues, des biais cachés et contre le risque de ne voir que ce qu’on a envie de voir. Or c’est exactement les travers dans lesquels elle verse. Elle adosse son néologisme agressif « neurosexisme » à d’autres du même tabac, comme « neuroabsurdité » et « neuroscientifique » (qui rappelle « pseudoscientifique »). Elle va jusqu’à dire que « le sexisme habillé de ses atours neuroscientifiques » est exploité pour promouvoir un enseignement séparé pour les garçons et les filles. L’hostilité est franche et crue. Mais ses critiques sont aussi faibles et infondées que l’est la science à ses yeux. Elle déclare sans intérêt les études menées sur les différences sexuées dans la neuroanatomie des animaux, au motif que la discipline n’est pas parvenue à lier les différences dans la taille d’un noyau cérébral, le SDN, à une modification spécifique du comportement (6). Dans ce cas, la critique n’est même pas exacte, car il existe un consensus croissant pour considérer le SDN comme un élément clé dans le processus de déféminisation (7) et probablement aussi dans l’établissement de la préférence sexuelle. Ces interprétations relativement récentes de la fonction du SDN ont été conduites avec prudence, elles s’appuient sur des années d’accumulation de données expérimentales. Fine exploite le fait que Roger Gorski, le découvreur du SDN, admettait en 1980 ne pas connaître la fonction de ce noyau ; cela en dit long sur la faiblesse de ses arguments. De plus, il semble lui avoir échappé qu’un petit nombre seulement de variables neuroanatomiques ont été directement associées au contrôle du comportement.

Quelques mauvais joueurs

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Elle rejette l’emploi de l’imagerie par résonance magnétique nucléaire fonctionnelle (IRMf) pour détecter des différences sexuées dans le cerveau comme immature et incapable de réellement mesurer l’activité neuronale. Elle a plus de difficulté à contrer les études élégantes et stimulantes de Melissa Hines et d’autres sur le choix sexué des jouets par les humains et les primates, allant jusqu’à discréditer les recherches sur les filles atteintes d’HCS, chez lesquelles le rôle de l’influence des parents a pourtant été évalué avec soin et jugé non responsable de la préférence manifestée pour des jouets masculins. Au lieu d’admettre qu’il y a là peut-être quelque chose d’intéressant, Fine refuse de céder un pouce de terrain et se lance dans une argumentation alambiquée et finalement irrationnelle, selon laquelle les chercheurs « ne connaissent même pas » les paramètres qui font qu’un type de jouet est préféré par les filles ou par les garçons. Ce qui fausse les données n’est pas clair.

L’une de ses rengaines est de souligner à quel point nous en savons peu, comme si c’était une carence de la recherche scientifique et non la conséquence naturelle du rythme relativement lent des découvertes, lié au petit nombre de scientifiques travaillant sur le sujet. Que la réalité soit complexe n’est pas une grande nouveauté, même pour la presse grand public. Le livre de Melissa Hines Brain Gender est une présentation aussi équilibrée que possible de l’état actuel de nos connaissances sur les influences culturelles et biologiques en matière de différences sexuées dans le cerveau et le comportement. Par ailleurs, Anne Fausto-Sterling, auteur de Troubles dans le genre (8), nous rappelle sans cesse l’ampleur de notre ignorance sur le cerveau humain, à la complexité si déroutante, mais elle a modifié sa position, passant dans son dernier livre de la thèse selon laquelle les différences n’ont pas de bases biologiques à l’idée d’une interaction complexe et mal comprise entre biologie et culture (9). Notre crainte est que des livres comme ceux de Fine et Jordan-Young, loin de faire avancer le débat, contribuent à entraver, voire inverser, les progrès en cours dans ce domaine.

Il existe de bonnes raisons d’être irrité par une partie des écrits sur les bases neurales des différences sexuées dans le cerveau, mais la discipline est active et vivante, les scientifiques dialoguant et se corrigeant les uns les autres. Les fondations sont solides et de nouveaux éléments, parfois surprenants, sont découverts régulièrement. Condamner toute recherche sur le sujet au motif qu’il y a quelques mauvais joueurs qui en appellent au grand public revient à affirmer que toute la recherche sur le cancer est bidon, parce que certains pensent qu’on peut guérir les tumeurs par la prière. Ces deux livres jettent le bébé avec l’eau du bain : tout un champ de recherche est condamné par un cocktail de combat contre de faux problèmes et de mise en avant de quelques études ou interprétations défectueuses. Ce qui est particulièrement frustrant, pour ceux d’entre nous qui travaillent sur les différences sexuées dans le cerveau, c’est de voir combien il est difficile de faire admettre que le genre est une variable biologique cruciale qui doit être prise en considération dans toute recherche destinée à faire avancer notre compréhension du cerveau. La plupart des neuroscientifiques n’étudient qu’un seul sexe, généralement le mâle, et considèrent que tous leurs résultats peuvent être étendus à l’autre. Nous avons pourtant constaté maintes et maintes fois que ce n’était pas le cas. Ce biais n’est pas limité aux neurosciences : une analyse récente démontre une tendance générale à exclure les femmes des études menées dans toute une série de disciplines biologiques (10). En outre, de nouveaux aspects du fonctionnement des neurones ont été découverts uniquement parce qu’on a comparé des cerveaux d’hommes et de femmes, ce qui rappelle le pouvoir heuristique de ce type d’études. Il en va ainsi dans toute une gamme de domaines : mécanismes de régulation de la douleur, génération de synapses, de neurones et cellules gliales, mort cellulaire, empreinte génétique (11). Hommes et femmes ont tout à gagner à une mise en évidence des bases mécaniques des différences sexuées, notamment au plan thérapeutique. L’utilité de ces recherches est complètement perdue de vue par Fine et dans une moindre mesure par Jordan-Young.

Celle-ci exprime son point de vue sur la manière dont la recherche devrait être conduite et interprétée. Ses vues sont les bienvenues, mais elle les présente comme si elles étaient inconnues des chercheurs qui travaillent sur les différences sexuées. Son observation que les hormones stéroïdiennes « sexuelles » sont mal nommées, parce que les androgènes peuvent être converties en œstrogènes et que ces stéroïdes font bien d’autres choses que contrôler la sexualité [lire l’article de Hillary et Steven Rose p. 26], n’a rien de nouveau pour ceux d’entre nous qui connaissent depuis les années 1970 l’importance de l’hypothèse du rôle de l’aromatisation (conversion d’androgènes en œstrogènes) dans la différenciation sexuelle du cerveau. Ces sujets doivent être replacés dans un contexte plus large. Le fait que des substances naturelles soient souvent mal nommées et catégorisées de façon inadéquate quand elles sont découvertes est un problème classique, qui n’est pas réservé aux hormones stéroïdiennes. Pensons à la révolution qu’a représentée la découverte des neuropeptides, quand on s’est aperçu que des messagers endogènes portant des noms comme « polypeptide intestinal vasoactif » étaient largement présents et actifs dans le cerveau. L’idée que les effets de l’expérience individuelle inter-agissent avec ceux des hormones est une réalité fascinante mais elle n’a rien de nouveau, et est souvent venue des recherches s’efforçant d’analyser le contexte dans lequel les hormones agissent.

On ne peut pas s’empêcher de penser que le choix de Jordan-Young de concentrer son attention sur les recherches menées sur l’homme, qui, comme elle le dit, ne peuvent pas faire l’objet d’analyses expérimentales détaillées, l’a conduite à mettre en avant une vision déterministe de l’action des hormones sur le comportement, qui ne reflète pas le point de vue de la discipline. Elle préconise de considérer le contexte biologique le plus large possible, en voyant dans les différences sexuées un type particulier de norme de réaction (12) témoignant de la variabilité des phénotypes qu’un génotype unique peut générer dans des environnements différents. Mais ce concept valable est massivement utilisé par les chercheurs, en particulier les écologistes évolutionnaires, qui tâchent de comprendre les causes de la variation phénotypique au sein d’une espèce donnée.

Les différences sexuées sont un exemple parmi d’autres des variations au sein d’une espèce, même si c’est l’un des plus frappants. Un champ prometteur des études comportementales consiste à considérer la personnalité d’animaux et d’humains dans le contexte des normes de réaction, et cela fait sens d’inclure le sexe parmi les variables. La difficulté est bien sûr de prendre en compte toute la gamme de manifestations d’un trait donné spécifié par une norme de réaction et de tester cette gamme de manifestations dans divers environnements. Une telle analyse n’est pas possible chez les humains pour les raisons évidentes mentionnées par Jordan-Young, mais c’est une voie de recherche prometteuse chez les animaux non humains. Il est un peu décevant de lire que les études chez les plantes et les animaux sont essentielles pour la compréhension des différences sexuées dans le contexte biologique le plus large et de la voir ignorer, et même dénigrer, ce type d’étude quand elle entreprend de proposer une nouvelle stratégie de recherche sur le rôle des hormones aux différents stades de la vie humaine.

Amener le commun des mortels à adopter un point de vue plus critique de conceptions souvent simplistes de données complexes est un objectif que tout scientifique doit saluer. Un pendule tend à osciller fortement avant de tendre inexorablement vers le centre. La question cruciale est de savoir où ce centre se situera. S’assurer qu’il sera au bon équilibre est dans une large mesure de la responsabilité des chercheurs.

Cet article est paru dans la revue en ligne Biology of Sex Diferences, 2011, 2/4. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.

Notes

1| Odile Jacob, 2001 (MIT Press, 1999). Doreen Kimura est psychologue.
2| The Female Brain, Bantam, 2007. Elle a aussi publié The Male Brain, Broadway, 2010. Louann Brizendine est neuropsychiatre.
3| Les gonades sont les glandes sexuelles qui produisent les gamètes (les spermatozoïdes et les ovules).
4| Ce syndrome résulte de l’incapacité partielle ou complète des cellules de répondre à l’action des hormones androgènes. Cela affecte la masculinisation des organes génitaux de l’homme.
5| Lawrence Summers a dû abandonner la présidence de Harvard après une fuite rapportant qu’il avait, au cours d’une réunion interne, suggéré que la faible représentation des femmes dans les postes éminents en sciences « dures » et en technologies ne pouvait pas seulement s’expliquer par des facteurs culturels. Summers a été secrétaire au Trésor du président Clinton et a été l’un des principaux conseillers économiques de l’administration Obama.
6| Le SDN est un noyau de l’aire préoptique qualifié de « sexuellement dimorphique » parce qu’il est plus grand chez les rongeurs mâles que chez les rongeurs femelles. Il existe sous un autre nom chez l’homme, avec le même dimorphisme sexuel.
7| Le plan de base de l’embryon est femelle. La masculinisation des mâles s’effectue par l’activation des androgènes, qui accroissent en particulier le volume du SDN.
8| Troubles dans le genre : le féminisme et la subversion de l’identité, La Découverte, 2006 (livre publié en anglais en 1992 sous le titre Myths of Gender: Biological Theories About Women and Men). Anne Fausto-Sterling est biologiste et historienne des sciences. Son second livre paraît en octobre aux éditions La Découverte sous le titre Le Genre du sexe.
9| Sexing the Body, Gender Politics and the Construction of Sexuality, Perseus, 2000. Traduction à paraître chez La Découverte.
10| « Sex bias in neuroscience and biomedical research », Neuroscience & Biobehavioral Review, 2011.
11| Les cellules gliales sont avec les neurones les principaux composants cellulaires du cerveau. L’empreinte génétique est la présence sur l’un des deux brins de chromosome d’un gène modifié venu du spermatozoïde ou de l’ovule.
12| La « norme de réaction » est une notion technique qui permet d’évaluer (pour simplifier) la façon dont le génome d’un individu réagit à une variation de l’environnement.

Pour aller plus loin

Les meilleurs livres récents sur les différences sexuées dans le cerveau sont en langue anglaise et ne sont pas traduits en français. Nous les évoquons dans notre dossier. Pour deux points de vue opposés, on peut lire : Jean-François Bouvet, Le Camion et la Poupée. L’homme et la femme ont-ils un cerveau différent ?, Flammarion, 2012, et Catherine Vidal, Hommes, femmes, avons-nous le même cerveau ?, Le Pommier, 2007.

LE LIVRE
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Les illusions du genre de Une idéologie antiscientifique, W.W. Norton & Company

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