Une idéologie antiscientifique
par Gregory Ball

Une idéologie antiscientifique

Accuser les chercheurs qui étudient les différences sexuées dans le cerveau d’être de fieffés déterministes ne reflète pas la réalité et rend un mauvais service à la science. Les savants sont parfaitement conscients qu’il est très difficile de faire la part de la biologie, du vécu et de la culture dans l’analyse de ces caractéristiques.

Publié dans le magazine Books, novembre 2012. Par Gregory Ball
La question des différences sexuées du cerveau et du comportement continue de nourrir une abondante controverse. Une série de livres de vulgarisation a fait connaître nombre d’avancées récentes dans ce domaine. Cerveau d’homme, cerveau de femme ?, de Doreen Kimura (1), « La différence essentielle », de Simon Baron-Cohen [lire l’article de ce dernier p. 34], « Le genre du cerveau », de Melissa Hines et « Le cerveau féminin » de Louann Brizendine (2) ont passé en revue et parfois surinterprété l’état du savoir. Cette vague d’intérêt a aussi déclenché les foudres des critiques, comme en témoignent les deux livres que nous analysons ici : Brain Storm de Rebecca Jordan-Young et Delusions of Gender de Cordelia Fine [lire les articles précédents]. Les deux ouvrages ont de nombreux mérites mais dressent un tableau désobligeant de la recherche scientifique sur le sujet. Des catégories remises en cause Jordan-Young a écrit le sien après s’être penchée sur les causes de la fluctuation des comportements sexuels, en entreprenant une étude de la sexualité humaine en lien avec l’épidémie de sida. Elle a été frappée par l’importance de la variation dont nous sommes capables et la difficulté, parfois, de ranger les individus dans des catégories nettement définies comme homme ou femme, homosexuel ou hétérosexuel. Elle a été interpellée par l’affirmation qu’il pourrait y avoir un cerveau « mâle ou femelle », voire un cerveau « homosexuel ou hétérosexuel ». Son intérêt a notamment été piqué au vif en lisant l’article de Simon LeVay publié en 1991 dans Science, qui classait de manière très simple ses sujets en « hommes, femmes et homosexuels » [lire l’article de Hillary et Steven Rose p. 26]. Elle a mis en cause la valeur de ce genre de catégories, étant donné l’absence de frontières claires qu’elle avait constatée au cours de son propre travail. En tentant de comprendre les causes possibles des corrélations observées [dans les années 1980 et 1990] entre les structures cérébrales et le comportement sexuel par des chercheurs comme Roger Gorski, Simon LeVay ou Dick Frans Swaab, parmi bien d’autres, elle a étudié la célèbre hypothèse formulée en 1959 par l’équipe de William C. Young. D’après celle-ci, l’impact des hormones sur le fœtus du cochon d’Inde structure définitivement les formations neuronales qui seront activées à l’âge adulte de manière propre à chaque sexe par les hormones stéroïdiennes produites par les gonades (3). La question de savoir si cette hypothèse vaut pour le cerveau humain reste controversée, dans l’impossibilité où nous sommes de mener sur notre espèce les expériences qui ont permis de la valider chez d’autres animaux. Jordan-Young passe en revue de façon approfondie et séduisante les défis et les pièges de l’analyse de la différenciation sexuelle du cerveau humain. C’est l’un des points forts du livre. Nos comportements sont com­plexes et souvent ne montrent pas les différences marquées que l’on observe dans certaines espèces. La sexualité humaine et nos modes de cognition exigent des analyses comportementales multidimensionnelles capables d’appréhender l’éventail des variations constatées. Rapporter telle ou telle variation à l’observation d’une structure cérébrale figée par une image, à un instant donné, ou à la mesure d’un taux hormonal, est un exercice périlleux. On ne peut qu’établir des corrélations. Mais c’est une première étape, pouvant ouvrir la voie à une recherche plus approfondie. De plus, même si l’on se contente de définir chaque individu comme mâle ou femelle, il existe de nombreuses différences sexuées dans la taille, la forme et la neurochimie de régions spécifiques du cerveau chez les garçons et les filles, les hommes et les femmes. La difficulté est de discerner comment les disparités observées apparaissent et de comprendre ce qu’elles signifient. Comme le souligne Jordan-Young, le sens de la flèche dans la chaîne causale (s’il y en a une) ne peut pas être vérifié, en dépit des variantes avérées dans le développement du système reproductif humain, comme le syndrome de l’insensibilité aux androgènes (4) ou l’hyperplasie congénitale des surrénales (HCS) [lire l’article de Hillary et Steven Rose p. 26 et celui de Diane Halpern p. 31] ou encore des cas individuels comme celui fameux de « Joan/John », un garçon élevé comme une fille parce que son pénis avait été accidentellement endommagé. Cependant, après avoir rendu compte des expériences de l’équipe de Young, Jordan-Young accorde peu d’attention au très grand nombre d’études sur l’animal menées dans les cinquante années et plus qui ont suivi. Ce faisant, elle empêche le lecteur de prendre connaissance de la masse convaincante de données montrant que les corrélations entre le cerveau et le comportement peuvent être le résultat des effets structurants des hormones stéroïdiennes in utero et d’effets d’activation à l’âge adulte (ou des deux). Elle n’évoque pas non plus les expériences n’impliquant pas les hormones. Au lieu de présenter une discipline complexe et féconde qui produit parfois des résultats confus ou inconsistants, elle adopte un point de vue très anthropocentré et laisse entendre que les études sur les différences sexuées manquent de cohérence. Elle ignore en outre les critiques qui ont émergé au sein même de la discipline, faisant croire à une unanimité des scientifiques qui étudient la contribution relative des hormones et d’autres variables aux différences sexuées. Rien n’est plus éloigné de la vérité, comme tout chercheur soumis au contrôle de ses pairs peut en témoigner. Elle ignore aussi l’existence de la feuille de route, dûment publiée [en 1985], qui établit les protocoles nécessaires d’abord pour établir si un trait révèle une différence sexuée, puis pour rechercher si les hormones sont impliquées et, si oui, pour distinguer entre les effets structuraux définitivement ou durablement acquis et les effets souvent contingents de l’action des hormones pendant la vie adulte. Il reste que, si l’on considère le contexte large des différences sexuées dans le cerveau et le comportement des humains, les préoccupations de Jordan-Young sont fondées. Même si de nombreux éléments tendent à prouver que les hormones produites par les gonades sont souvent impliquées, il est effectivement difficile, pour l’heure, de déterminer quels facteurs, biologiques ou environnementaux, sont à l’origine des différences sexuées observées dans le cerveau humain. Si, parmi toutes les espèces de vertébrés, il fallait en sélectionner une pour déterminer les principes de base qui sous-tendent les relations entre les hormones, le cerveau et les différences sexuées, on ne choisirait certainement pas Homo sapiens ! Cordelia Fine a apparemment décidé d’écrire son livre après avoir vu un enseignant du jardin d’enfants de son fils lire un ouvrage affirmant que les hommes n’ont pas les circuits neuronaux requis pour relier langage et émotions. Elle ne précise pas de quel livre il s’agissait, mais on pense à The Female Brain, de Louann Brizendine [lire l’article de Diane Halpern p. 31]. Elle a été tellement scandalisée qu’elle a entrepris de passer au crible les recherches qui pouvaient soutenir une telle ineptie. Fine écrit de façon séduisante et intelligente. Elle met en regard des citations sexistes de l’ère victorienne et des citations de certains des livres à succès récents les plus choquants. Elle fait passer avec force et efficacité le message pas très subtil que peu de choses ont changé pour les femmes depuis des centaines d’années. Elle passe en revue de manière détaillée l’énorme quantité d’études démontrant comment le biais sexiste imprègne insidieusement notre société et comment cela nourrit l’inégalité entre les sexes. Étant donné que ce qui distingue les genres est dans une large mesure le fruit de vécus incontestablement différents, on peut comprendre sa frustration devant les affirmations infondées de « programmation » de la moindre différence sexuée dans le cerveau humain (Cordelia, nous sommes avec toi). Malheureusement, elle choisit de piétiner les neuroscientifiques au lieu de diriger sa colère vers ce qui devrait la justifier. Fine divise son livre en trois parties, dont chacune comprend une suite de courts chapitres destinés à mettre les points sur les i, avec un titre éloquent du genre « Brain Scams » [jeu de mots entre « scan » et « scum », écume, lie] ou « Sexe et spéculation précoce ». La première partie est intitulée « Un monde à demi changé, des esprits à demi changés » et aurait dû être accompagnée de cet avertissement destiné aux femmes : même si vous êtes mariée à un « oiseau rare », comme l’est apparemment Fine, il se peut que vous enragiez de faire une plus grande part des tâches ménagères, d’être moins reconnue malgré un meilleur CV et de gagner moins en travaillant autant ou plus. Nous vivons encore dans un monde d’hommes et Fine veut s’assurer que nous sachions à quel point c’est vrai. La troisième partie enfonce le clou en présentant en détail tous les éléments qui prouvent de manière écrasante que la perception du genre, par les autres et par soi-même, commence très tôt, avant même que l’enfant ait la conscience de soi, et oriente ensuite tous les choix, qu’il s’agisse des jeux et des camarades de jeu ou de la carrière et du mode de vie. Il n’y a pas lieu de contester l’argumentation de Fine : le genre est un paramètre aussi saillant qu’envahissant, qui définit chacun d’entre nous à un point dont nous ne sommes pas même conscients. Mais elle ne supporte pas que l’on puisse estimer « biologique » la moindre composante de ces différences. Elle met adroitement en évidence le niveau d’absurdité de certains des arguments avancés, montrant par exemple que l’idée d’une base évolutionnaire expliquant la préférence des filles pour le rose et des garçons pour le bleu ne tient pas, ce code culturel étant apparu en Occident il y a cinquante ans seulement. Spirituelle et acerbe,…
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