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Une si banale affaire

En 2003, le chanteur Bertrand Cantat frappait à mort sa compagne Marie Trintignant. Dans Ma fille, Marie, la mère de l’actrice a dressé un portrait convaincant de l’amant malade de jalousie. Dans Méfaits divers, Xavier, le frère de Bertrand, a pris sa défense, décrivant « un homme de 40 ans propulsé, malgré lui, au cœur d’un drame humain qui l’a meurtri dans sa chair ». Après quelques années de prison, Cantat a fait son retour sur scène, avec succès. Le temps aidant, que penser de cette affaire ?

 

DESDÉMONE
Las le jour ! Je ne lui en ai jamais donné cause.

EMILIA
Mais les âmes jalouses n’admettent la réplique ;
Elles ne sont pas jalouses selon la cause,
Mais jalouses pour être jalouses ; c’est un monstre
Engendré par lui-même, et né de lui-même.

DESDÉMONE
Le ciel tienne ce monstre hors du cœur d’Othello !

Othello, acte III, scène 4
(Shakespeare, Théâtre complet, trad. Daniel
et Geneviève Bournet, L’Âge d’homme)

 

Le rock français ne traverse pas facilement la Manche, et je me suis de toute façon efforcé d’éviter cette musique tout au long de ma vie adulte. Ce ne fut pas sans mal, le rock étant aujourd’hui à l’espace public occidental, et en particulier britannique, ce que la propagande politique par haut-parleur est à la Corée du Nord : entendez, incontournable.

Puisque la Manche est à ce point imperméable au rock français, Bertrand Cantat est plus connu en Grande-Bretagne – ou du moins y fut-il tristement célèbre pendant une brève période – comme meurtrier que comme musicien. En 2003, le chanteur a frappé et tué sa compagne, l’actrice Marie Trintignant, pendant le tournage en Lituanie d’un film sur Colette, dont sa mère Nadine Trintignant était la réalisatrice. Cette affaire a provoqué un léger émoi en Grande-Bretagne, avant de sortir de l’esprit de l’opinion publique, comme toujours avec ce genre de faits divers. Une éclipse fort prévisible tant le dossier, n’était la renommée du criminel et de sa victime, brillait par sa parfaite banalité.

Le cas était en tout point conforme au type d’affaires qui m’avait valu de témoigner plusieurs fois par an en justice, plusieurs années durant : une sordide querelle d’amants jaloux et ivres, avec ou sans cannabis et cocaïne, qui dégénère en coups et blessures jusqu’à ce que s’ensuive la mort – généralement – de la femme. Un tel meurtre présente bien peu d’aspects que Sherlock Holmes aurait qualifiés d’intéressants. L’homicide étant un événement rare, il est évidemment effroyable et stupéfiant pour ceux qu’il touche de près ; mais ceux qui ont l’habitude de côtoyer la chose « de loin », pour ainsi dire, sans investissement affectif d’aucune sorte, perçoivent facilement les schémas récurrents qui confèrent à certains crimes un caractère très « ordinaire ». Thomas De Quincey, dans un célèbre ouvrage satirique paru en 1827, De l’assassinat considéré comme un des beaux-arts, se débarrasse rapidement de l’aspect moral de la question, au sens où le meurtre est toujours répréhensible, pour discuter longuement de ce qui rend un homicide intéressant : « Il entre dans la composition d’un beau meurtre quelque chose de plus que deux imbéciles – l’un assassinant, l’autre assassiné –, un couteau, une bourse et une sente obscure. »
Remplacez le couteau, la bourse et la sente obscure par la jalousie, une dispute et un coup, et vous obtenez l’équivalent moderne. Dans le monde contemporain (en Grande-Bretagne, du moins), la jalousie est un motif d’assassinat bien plus puissant que le vol.

 

Le voile noir des veuves

Parce que ma vie professionnelle a transformé mon esprit en un pot-pourri de faits divers, j’ai suivi l’affaire Cantat de plus près que la plupart de mes compatriotes et j’ai acheté tous les livres sur le sujet. Le premier, Ma fille, Marie, écrit par la mère de la victime et publié avant le procès, prenait pour acquise la culpabilité de Cantat (sans jamais le désigner par son nom, mais seulement par l’expression « ton meurtrier ») et s’adressait à la victime elle-même. Le livre s’est extrêmement bien vendu et le deuxième tirage, également paru avant le procès, contenait un encart rappelant au lecteur qu’un homme est innocent tant qu’il n’a pas été jugé coupable.

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On pouvait difficilement attendre de Nadine Trintignant une position neutre sur l’affaire, ni qu’elle écrive de manière dépassionnée. Mais, sur la base de mon expérience clinique, la description qu’elle offre des relations entre Cantat et sa fille m’est apparue convaincante, sauf sur un point litigieux et j’y reviendrai.

Ayant au cours de ma carrière examiné plusieurs centaines de coupables et de victimes des violences que provoque la jalousie, le tableau qu’elle fait de la conduite de Cantat ne m’est que trop familier. Son comportement respecte à la lettre un modèle que j’ai observé à mainte reprise : « Ton meurtrier te voulait pour lui seul… Son attente [quand Marie partait travailler] te faisait te sentir coupable de faire ton métier. C’est ce qu’il voulait […]. Il tissait autour de toi sa toile d’araignée pour t’isoler de nous […] Quelque chose d’obscur, que je sentais sans pouvoir le nommer, était tombé sur toi comme le voile noir des veuves. »

C’est très bien dit : l’amant jaloux fait tout ce qui est en son pouvoir pour devenir le seul contact humain de la femme, qu’il sépare de tout son entourage, même de ses parents proches et de ses intimes, amies comprises, l’incarcérant symboliquement et parfois littéralement. Sa joie de vivre disparaît comme si, tel Atlas, elle portait le poids du monde sur ses épaules.

Il arrive que l’amant jaloux déteste les enfants de la femme, témoignages vivants de ses précédentes liaisons ; il voudrait que sa vie soit une page blanche sur laquelle il peut seul écrire (c’est une sorte de maoïste des sentiments). Là encore, Nadine Trintignant saisit cela fort bien :
Un jour, dans une rue de Vilnius, j’ai parlé dix minutes avec lui […] Ton meurtrier a dû me demander si tu avais déjà été amoureuse. J’ai ri. Je me souviens de ma réponse :
« J’espère ! Avoir quatre enfants sans être amoureuse, ce serait bizarre et pas mal triste, non ? »[…]
Dix minutes plus tard, tu étais en face de moi. Accusatrice. Toi ! […]
« Ne lui parle plus jamais de mon passé […] »
[…] ton meurtrier était jaloux de l’amour profond, inaltérable, que tu portais à tes enfants.

 

L’indécence grivoise des médias

J’ai entendu cette histoire mille fois, et elle explique en partie pourquoi un beau-père est bien plus susceptible de maltraiter un enfant que son père biologique.

Alors qu’est-ce qui me chiffonne dans le récit de Nadine Trintignant ? Même si elle écrit « Oh, ma chérie, pardonne-moi ! Je n’ai rien compris », elle dit aussi : « Le livre de Marie-France Hirigoyen, Le Harcèlement moral, m’a aidée beaucoup dans cette compréhension-là. Le processus est toujours le même et je retrouve ta si triste histoire dans beaucoup de pages. »

Le problème, ici, est que la mémoire a pu être affectée par un schéma explicatif découvert a posteriori, et les souvenirs eux-mêmes être reconstruits, consciemment et inconsciemment, afin de s’y conformer. Cette hypothèse est renforcée par la déposition qu’a faite Nadine Trintignant début août 2003 (du moins, selon les deux éditions de l’ouvrage de Stéphane Bouchet et Frédéric Vézard), avant d’écrire son livre. À la police de Paris, elle avait déclaré : « J’ai fait à ma fille des allusions sur l’absence de dîners ensemble, inhabituelle […]. Avec l’équipe, nous plaisantions de cette osmose excessive. Mais je pensais à mon film et, si ma fille était heureuse, c’était bien. » On peut imaginer qu’elle n’avait pas encore lu le livre de Marie-France Hirigoyen.

Le frère du coupable, Xavier Cantat, s’est empressé de prendre sa défense dans Méfaits divers : journal d’un frère. Il déplorait que le livre de Nadine Trintignant porte atteinte au droit de son frère à la présomption d’innocence ; il déplorait aussi l’indécence grivoise des médias français, dignes selon lui de la presse anglo-saxonne (« anglo-saxon », ai-je remarqué, est rarement un adjectif flatteur en France).

J’ai tressailli à la lecture de ce passage, qui figure au tout début de ce livre : « Les [journalistes], les plus nombreux je l’espère, découvriront […] le cheminement hasardeux et épuisant d’un homme de quarante ans propulsé, malgré lui, au cœur d’un drame humain qui l’a meurtri dans sa chair. » J’avoue qu’en lisant ces mots, je me suis souvenu d’un homme avec qui je me suis entretenu alors qu’il venait de tuer son meilleur ami d’un coup de couteau dans le ventre. Quand je lui ai demandé comment il s’était senti après, il m’a répondu : « Vidé ! »

Cantat poursuit : « Ce calvaire – je ne vois pas d’autre mot – ne réside pas uniquement dans l’incompréhension des gestes que Bertrand, mon frère aîné, a commis et dans leurs effroyables conséquences pour Marie et pour lui. » L’auteur semble ici tenter d’établir une sorte d’équivalence entre tueur et tuée. Impression renforcée par la phrase suivante : « […] cette nuit-là, la tragédie s’est nouée entre deux personnalités écorchées, submergées par une jalousie infinie ».

Cela m’a une nouvelle fois rappelé un cas. Un homme jaloux avait étranglé sa maîtresse, et son avocat s’était levé pour m’interpeller en ces termes lors du procès : « Vous êtes au courant, docteur, que leur relation était fluctuante, et qu’ils étaient tous deux jaloux ? – Oui, ai-je répondu, mais elle est morte, et il est vivant. Cela me paraît une différence à prendre en compte. »

On pourrait même imaginer un raisonnement « à la Xavier », selon lequel la principale victime du décès de Marie Trintignant serait non la jeune femme mais le meurtrier. Épictète ne disait-il pas que « la mort est inévitable, et n’a donc rien de funeste ou de tragique », et qu’il ne fallait dès lors pas la redouter, puisqu’elle était un refuge contre la souffrance ? De la sorte, Marie aurait été libérée de la douleur et Bertrand condamné à de nombreuses années d’un tourment causé par son propre geste, geste dont il serait en somme la véritable victime, celle qui aurait le plus souffert.

(Fait intéressant à noter en passant : quand Xavier a appris la tragédie, il s’est rendu le lendemain chez son médecin, qui lui a prescrit des antidépresseurs. Pas étonnant qu’un dixième de la population consomme ces médicaments généralement inutiles mais parfois dangereux !)

Le mot geste m’a sidéré à propos d’une femme tuée à coups de poing, tout comme le mot gifle, que les frères Cantat ont employé l’un et l’autre (le terme accident a été utilisé à la fois par Bertrand Cantat et par les musiciens de son groupe Noir Désir). Je suis depuis longtemps attentif au lexique dont on use pour décrire ses actes, souvent pour prendre de la distance par rapport à ce que l’on a fait ou le minimiser. Nous sommes sans nul doute tous en proie à cette tentation : après tout, la première idée qui nous vient lorsque nous sommes accusés à juste titre (c’est tellement plus douloureux que d’être accusé à tort !) est de nous chercher des excuses. J’ai ainsi découvert que presque tous ceux qui avaient poignardé un individu à mort déclaraient « Le couteau est entré » plutôt que « J’ai enfoncé le couteau ». En d’autres termes, c’est la lame qui guidait la main, et non la main qui guidait la lame. Et combien de fois n’ai-je pas entendu le mot gifle (en anglais), dans ma vie de médecin hospitalier, pour décrire l’acte qui avait brisé la mâchoire ou même le bras d’une femme ! Juste une gifle, trois mots parmi les plus terribles que le langage nous ait donnés, presque aussi affreux que le serment du jaloux : Si je ne peux pas avoir cette femme, personne d’autre ne l’aura.

Xavier Cantat fait tout ce qu’il peut dans son livre pour noircir la personnalité de Marie Trintignant, en réponse (dit-il) aux tentatives de sanctification de la famille. L’idéalisation de la victime par ceux qui l’aiment est compréhensible, aussi regrettable soit-elle à mes yeux, du moins lorsqu’elle a lieu en public ; mais son dénigrement est sans commune mesure, avec l’implicite psychologique qu’il comporte : elle méritait en partie son sort. Si j’en crois mon expérience, la plupart des victimes de meurtre ne sont pas des saint(e)s, et pas uniquement parce que peu d’entre nous le sont ; à vrai dire, la personnalité des victimes de meurtre est, en moyenne (mais en moyenne seulement), pire que la moyenne.

Mais tout conflit public autour de la personnalité d’un être assassiné a pour effet délétère de donner l’impression que cet élément détermine en partie la gravité du crime, comme s’il était pire de tuer une gentille personne qu’une méchante. Sauf s’il s’agit d’attester la vraisemblance de circonstances atténuantes comme la légitime défense, la personnalité de la victime est hors sujet. Abattre un vieillard grincheux n’est ni plus admissible, ni moins grave, que d’abattre une douce jeune fille. Bertrand Cantat n’avait aucune excuse pour tuer Marie Trintignant, ni pour la frapper. Il y avait d’autres façons d’agir avec une femme beaucoup plus petite, même ivre et sous l’influence du cannabis, que de la cogner quatre fois très brutalement et de lui écraser le nez.

 

L’expérience des limites

Tout dans cette situation, à n’en pas douter, était propice à un homicide par jalousie. Cantat était possessif, son frère et d’autres l’admettent ; et ce que présageait, pour la durée de leur relation, le fait que Marie Trintignant ait eu quatre enfants de quatre pères différents n’avait pas dû échapper à un homme à la fois intelligent et enclin à la jalousie. L’actrice tournait alors un film avec des scènes d’amour passionnées ; Cantat le savait, et cela devait sérieusement le perturber, d’autant plus qu’il était déjà pratiquement exclu de la vie de Marie Trintignant durant la journée. Après ce film sur Colette, elle devait en tourner un autre avec le mari dont elle était séparée mais non divorcée, et Cantat le savait aussi. Le couple avait beaucoup bu et s’était disputé à propos d’un texto affectueux envoyé par le mari, et il avait déjà été question de rupture, moment classique où un homme jaloux devient sérieusement violent. Toutes les conditions préalables pour une agression meurtrière étaient donc réunies ; mais qu’est-ce que le meurtre ?

Quelques semaines avant que Cantat ne tue Marie Trintignant, par ce qui restera sans doute comme l’un des plus malheureux caprices du sort de l’histoire de l’édition, la maison bordelaise Le Bord de l’eau publiait un livre d’entretiens avec Cantat sous le titre Noir Désir et l’expérience des limites. Des limites, en effet ! Dans ce livre, on peut lire les propos suivants, tirés d’un entretien avec Dominique-Emmanuel Blanchard :
D.-E. B. : Au moment de la passion, la chose affreuse, me semble-t-il, c’est de se rendre compte de sa grande pauvreté. C’est en même temps une très grande richesse parce qu’on entre en vibration avec le monde, et paradoxalement, en même temps, on s’en coupe complètement. C’est-à-dire qu’à la limite le point incandescent de la passion, est-ce que ce n’est pas vouloir tuer l’autre ?
B. C. : Et tu crois que quand on sait, quand on a connu cela, et qu’on s’est rendu compte de la capacité destructrice, on n’est plus capable d’aimer ? Je dirai que c’est sans doute le contraire, mais c’est tout un processus.
D.-E. B. : Je pense qu’à un moment on a envie de se sentir « peinard », comme dans la chanson de Ferré.
B. C. : Et tu penses que c’est une fin en soi ? Pour moi, c’est le résultat de la déception, de ce qui est dévastateur là-dedans.
D.-E. B. : Ce lieu exact de la passion qui peut aller jusqu’à l’acte de meurtre.
B. C. : Un acte de meurtre ?
D.-E. B. : Oui, tuer l’autre !
B. C. : J’imagine, oui, que ça peut aller jusque-là. C’est un danger potentiel.

L’imagination est une chose et l’action en est une autre, bien sûr. Mais les circonstances du suicide par pendaison de la femme du chanteur, Kristina Rady, qui avait consenti à renouer avec lui après sa sortie de prison, telles qu’elles sont révélées dans la deuxième édition du livre de Stéphane Bouchet et Frédéric Vézard, laissent penser que la frontière entre le potentiel et le réel était chez Cantat plus ténue que chez la plupart des gens.

Le chanteur avait abandonné Rady, avec qui il était marié, alors qu’elle attendait un deuxième enfant. Elle n’avait aucune raison de se sentir la moindre obligation à son égard, mais elle a néanmoins déclaré à la police lituanienne qu’il n’avait jamais été violent avec elle. Elle venait de dire le contraire au frère de Marie Trintignant. Nul ne connaît la vérité sur ce point, sauf Bertrand Cantat, mais il n’est pas rare du tout – c’est au contraire courant et même habituel en ces circonstances – qu’une femme agressée par son amant revienne sur son témoignage devant la justice.

Six mois avant de se suicider, alors que Cantat était présent dans la maison, elle avait téléphoné à ses parents en Hongrie. Bouchet et Vézard nous donnent la traduction de la conversation : « C’est un cercle vicieux, même quand on a quarante ans […]. Quelque chose de très bien aurait pu m’arriver [si elle était tombée amoureuse d’un autre homme, François Saubadu] mais, en l’espace de quelques secondes, Bertrand l’a empêché et l’a transformé en un vrai cauchemar […]. Il a attrapé mon téléphone, mes lunettes, il m’a jeté quelque chose. Mon coude est complètement tuméfié, un cartilage s’est même cassé, mais cela n’a pas d’importance tant que je pourrai encore en parler. » Cela ne constitue peut-être pas une preuve au sens juridique, mais si Kristina Rady avait été ma patiente, j’aurais fait de mon mieux pour la convaincre de quitter Cantat si elle tenait à la vie, et je l’y aurais aidée.

 

Un Ikea d’idées reçues

Cela ne veut pas dire que j’y serais parvenu. Je me souviens d’une patiente qui avait eu la mâchoire cassée par son amant (naturellement, c’était « juste une gifle », donnée par accident au sens cantatien du terme), récemment sorti de prison, où il avait fait un séjour de plusieurs années après avoir tué sa précédente maîtresse. J’ai mis l’accent sur le danger auquel elle s’exposait – il lui avait déjà cassé le bras – et nous lui avons trouvé un endroit sûr. L’homme a été interdit d’accès à l’hôpital, et tout s’est bien passé jusqu’au moment, à la dernière minute, où elle insista pour rentrer à la maison avec lui. J’ai toujours à l’esprit cette dernière image d’eux, quittant l’hôpital bras dessus, bras dessous, pour s’aventurer dans le vaste monde, comme dans le happy end d’un film romantique hollywoodien. Plus j’en sais sur l’humanité, moins je la comprends.

Depuis que j’ai lu ces livres sur l’affaire, j’ai demandé à de jeunes Français de mon entourage s’ils seraient prêts à aller écouter Cantat en concert. J’ai découvert, surpris, que la question n’avait aucun sens pour eux. Non pas parce que, comme le disent Bouchet et Vézard, « il a payé ses dettes » (épouvantable métaphore comptable qui signifie peut-être que, si quelqu’un s’avisait de payer d’avance en se soumettant volontairement à quatre années d’incarcération, il pourrait ensuite tuer en toute impunité). Pour mes jeunes connaissances, la réponse dépendait uniquement de l’attirance qu’on a (ou non) pour sa musique.

Cependant, la question que je leur ai posée n’est ni simple ni directe. Nous avons à cœur de réinsérer les criminels au sein la société, ce qui implique leur retour au travail, à condition qu’ils se conduisent convenablement, surtout si leur crime est aussi grave que celui de Cantat. Personnellement, je ne pense pas qu’on puisse considérer comme convenable, après avoir tué quelqu’un, de monter sur scène sous l’apparence d’un éternel adolescent. Non que la décence, bien sûr, soit une vertu très prisée en ce premier âge historique du vieillard adolescent – ou de l’adolescent vieillard.

Pour en venir à la qualité de son travail, je ne suis pas qualifié pour en juger. Je trouve néanmoins chacune de ses manifestations d’une banalité aussi déprimante que son crime, avec des opinions dignes d’un Ikea d’idées reçues, et assemblées à l’avenant. Bertrand Cantat maîtrise assurément l’art de transformer sa dissidence en marchandise, pour paraphraser Thomas Frank. J’admets cependant que tout le monde n’est pas de cet avis, notamment Thomas Roussot, l’auteur de Bertrand Cantat : entre éthique du dégagement et immanence du contrôle. Présenté sur la couverture comme « écrivain, essayiste, poète, philosophe, photographe, illustrateur et vidéaste » (que fait-il du reste de son temps, je me le demande), Roussot dit de Cantat et de son ancien groupe : « Refusant de marcher à genoux, repoussant les chaînes aux idées qui sucent l’abaissement conformiste, omettant d’inhaler les airs dévolus aux lâches, évitant ainsi les chemins d’obstruction. »

Dommage quand même pour le comportement personnel. Mais enfin, la morale est sujette à une variante de la loi de la gravitation de Newton : la préoccupation morale est, et devrait être, proportionnelle au carré de la distance qui sépare le problème de la personne exprimant une préoccupation morale à son propos.

Ce texte écrit pour Books a été traduit par Laurent Bury.

LE LIVRE
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Bertrand Cantat, Marie Trintignant : L’amour à mort de Le secret des super-riches

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