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Chanter l’Iran éternel

Composé en persan au début du XIe siècle, le Shâhnâmeh est la plus longue épopée jamais écrite par un seul homme. Ce récit mythique et historique imprègne la conscience collective des Iraniens.


Reza Aslan, un écrivain américain d’origine iranienne, raconte dans The New York Times sa première ­visite du site antique de Persépolis, en 2004. Il est surpris par la foule qui s’y presse. À un ­moment, il remarque un garçon en train de griffonner un graffiti sur la pierre : « Horrifié, je le chassai. Puis je m’approchai pour voir ce qu’il avait écrit. » Il découvre un vers de Ferdowsi.

 

Si le français est la langue de Molière et l’anglais celle de Shakespeare, le persan est celle de Ferdowsi. On ne peut attribuer avec certitude à ce poète, né sans doute en 940, qu’une seule œuvre – mais quelle œuvre ! Le Shâhnâmeh ou « Livre des rois », dont Les Belles Lettres proposent une somptueuse traduction en vers, est la plus longue épopée jamais écrite par un seul homme : plus de 50 000 vers. À titre de comparaison, L’Iliade et L’Odyssée réunis n’en comptent que 27 000, et de plus courts.

 

Une anecdote, peut-être inventée, raconte que le protecteur de Ferdowsi, le sultan Mahmoud de Gazhni, lui avait promis un dinar par vers. Or, quand l’ouvrage fut terminé, il se ravisa et n’en versa que 20 000. Vexé, Ferdowsi les dilapida dans un hammam et alla mourir dans la pauvreté. « Mais son poème lui a survécu », écrit Aslan, pour qui le Shâhnâmeh constitue une œuvre unique dans son genre : certes, « il a beaucoup en commun avec les épopées d’Homère, Le Paradis perdu de Milton ou encore La Divine Comédie. Mais, à vrai dire, il est difficile de trouver un équivalent littéraire qui ait eu une influence aussi profonde sur la formation et la préservation de l’identité d’une nation. La plupart des Iraniens l’ont lu ou entendu lire. Ses vers ponctuent les conversations quotidiennes. On donne aux enfants le nom de ses héros, et les adver­saires politiques sont comparés à ses personnages de méchants. Pour beaucoup d’Iraniens, le Shâhnâmeh relie passé et présent pour former un récit mythique et historique cohérent, à travers lequel ils comprennent leur place dans le monde. Ce poème est, en un sens, le texte sacré de l’Iran, et Ferdowsi est son prophète ».

 

La dimension nationale est évidente. Ferdowsi a écrit son grand œuvre au moment où l’Iran, conquis trois siècles plus tôt par les Arabes, réaffirmait son identité. Il chante le passé pré­islamique du pays. Il « décrit les règnes des rois, leurs conquêtes, leur vanité, leurs conflits avec leurs chevaliers (qui font géné­ralement preuve de droiture morale et les mettent en garde) », résume la critique indienne Soni Wadhwa dans l’Asian Review of Books. Mais « il ne s’agit pas seulement d’histoires de batailles et de complots, de prophéties et de miracles. Ces récits parlent aussi d’oiseaux qui élèvent des bébés humains, de surnaturel, de ­l’esprit du mal, Ahriman, et ­proposent un traitement légendaire de personnages historiques tels qu’Alexandre le Grand, qui y est présenté non seulement comme un conquérant, mais comme un homme en quête de vérité et de sagesse ».

 

Le rapport de Ferdowsi à l’islam et aux Arabes reste un grand objet de débat. S’il était un musulman sincère (d’obédience chiite), il semble qu’il éprouvait une hostilité réelle envers ceux qui avaient imposé cette religion à sa patrie. Dans une certaine mesure, son livre est écrit contre les Arabes. Aslan ­relève que le premier « méchant » à y apparaître est un Arabe, « le roi démon Zahhak, dont les épaules, embrassées par l’esprit du mal, ont donné naissance à deux serpents qui se nourrissent chaque jour du cerveau de jeunes Iraniens ». Le monstre est défait par un guerrier perse. « Le message ne fait pas dans la subtilité », juge Aslan. Ce qui n’empêche pas Ferdowsi, dont on a souvent souligné le talent visuel et presque précinématographique, d’esquisser des réflexions parfois vertigineuses. Au début de l’ouvrage, par exemple, des ­démons vaincus promettent à leur vainqueur de lui enseigner l’art de l’écriture. « Pourquoi Ferdowsi attribue-t-il le trait le plus distinctif de la civilisation humaine aux forces du mal ? » se demande le professeur d’études iraniennes Hamid Dabashi dans le livre qu’il a consacré récemment au Shâhnâmeh.

LE LIVRE
LE LIVRE

Shâhnâmeh. Le Livre des rois de Ferdowsi, traduit du persan en vers libres et rimés par Pierre Lecoq, Les Belles Lettres, 2020

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