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Cisjordanie: la fuite en avant

L’inlassable développement des colonies de Cisjordanie, fondé sur la confiscation des terres palestiniennes, crée dans les territoires une véritable ethnocratie. Mais cette politique d’apartheid, conduite avec le soutien du lobby juif américain, est suicidaire : en créant, de fait, un seul État de la Méditerranée au Jourdain, Israël ruine ses chances de rester un État juif.

Le 15 avril dernier, je revenais de Rome sur un vol Alitalia. Quarante minutes environ avant d’atterrir à Tel-Aviv, le pilote nous informa qu’Israël avait pris des mesures de sécurité exceptionnelles et avait restreint son espace aérien en raison d’une menace inhabituelle. Alors que nous étions encore au beau milieu de la Méditerranée, il nous était dès lors strictement interdit de prendre la moindre photo, jusqu’à ce qu’on nous autorise à quitter le terminal ; après quoi nous devrions suivre les instructions du personnel de sécurité au sol.

Dans un premier temps, j’ai pensé que Benyamin Netanyahou avait décidé d’attaquer l’Iran, en dépit ou peut-être en raison des perspectives de solution pacifique et acceptable au problème nucléaire iranien qui s’étaient dessinées au cours des jours précédents. Mais, à la réflexion, je me suis dit qu’une attaque était assez improbable. Que se passait-il donc ?

Après l’atterrissage, nous avons été détournés vers le vieux terminal (1), désormais obsolète, puis emmenés en bus, après le contrôle des passeports, vers le nouveau terminal 3. Les forces de police étaient omniprésentes. On les vit arrêter un manifestant et le faire monter dans un fourgon. C’est alors que l’idée m’est venue à l’esprit : l’extraordinaire menace tombée du ciel, c’était l’arrivée en Israël de quelques dizaines de militants de la paix européens, qui voulaient gagner Bethléem pour protester contre les atteintes d’Israël aux droits de l’homme.

Ces manifestants justifiaient manifestement de faire appel aux forces armées, comme si nous avions affaire à une invasion. Une cinquantaine d’entre eux furent arrêtés. Deux parvinrent à déjouer les barrages et atteindre Bethléem. Le soir, les porte-parole du gouvernement se flattèrent d’avoir écarté une menace de nature quasi existentielle. Mais leur satisfaction fut ternie : les journaux télévisés furent surtout consacrés à l’un de ces incidents qui révèlent en un éclair la réalité violente de l’occupation.

Shalom Eisner, commandant adjoint de la brigade de Tsahal stationnée dans la vallée du Jourdain et lui-même colon, avait été filmé en train de frapper au visage, à coups de crosse de fusil, un militant pacifiste danois. La vilaine scène, horrible à vrai dire, repassa en boucle des dizaines de fois sur les écrans. Je dois confier que j’ai moi-même assez souvent assisté à des spectacles de ce genre à Jérusalem-Est (à Sheikh Jarrah, à Ras al-Amud, à Silwan) et dans les territoires lors de manifestations pour la paix. Eisner a été temporairement relevé de ses fonctions. Si l’on en juge par les précédents, il sera sans doute nommé à un nouveau poste d’ici deux ans. Interviewé après l’incident, il témoigna honnêtement de sa stature morale : « C’était peut-être une erreur professionnelle d’utiliser mon fusil alors qu’il y avait des caméras tout autour. »

Comment une poignée de manifestants inoffensifs peut-elle déclencher une réaction pareille ? Dans une déclaration officielle, Netanyahou affirma que si ces personnes étaient à ce point soucieuses des droits de l’homme, elles feraient mieux de s’intéresser à la situation en Syrie, à Gaza ou en Iran – comme si les abus manifestes commis là exonéraient Israël de sa responsabilité dans le quotidien des territoires occupés. La même logique – celle de la guerre sans fin entre les Fils de la Lumière et les Fils de l’Ombre1 – sous-tend les discours répétés de Netanyahou accusant l’Iran de vouloir perpétrer un nouvel Holocauste. Comme de nombreux Israéliens, il habite un monde où les forces du mal sont sans cesse sur le point d’annihiler les Juifs, auxquels il revient de riposter par des actions audacieuses et héroïques, afin d’arracher la vie aux griffes de la mort. Je pense que, comme de nombreux autres Israéliens, il est amoureux de ce monde et le réinventerait même en l’absence de menace extérieure sérieuse.

Il y a, derrière tout cela, la mauvaise conscience enfouie du traitement infligé par les Israéliens aux Palestiniens depuis 1948 – une conscience réprimée mais encore vivante d’une certaine façon (peut-être pas chez Netanyahou). La vision à prétention rationnelle dont on recouvre cette mauvaise conscience, vision simpliste, sûre de son bon droit, dangereuse et immorale, est à la base du dilemme formulé avec éloquence et courage par Peter Beinart dans sa « Crise du sionisme ». Il le présente comme un conflit, désormais bien connu, entre les valeurs démocratiques, progressistes, et un nationalisme atavique, protoraciste. Ce conflit a créé deux États juifs au Proche-Orient. Comme l’écrit Beinart, « à l’ouest [de la Ligne verte, la frontière d’avant la guerre de 1967], Israël est une démocratie imparfaite mais authentique. À l’est, c’est une ethnocratie ».

Par « ethnocratie », il entend « un lieu où les Juifs bénéficient de la citoyenneté, pas les Palestiniens ». C’est un mini-État dirigé par les colons, certains violents et fanatiques, qui prive du droit de vote la population arabe (2) et s’approprie inlassablement la terre afin d’étendre et de fortifier encore le projet colonial des implantations. Inévitablement, la philosophie de l’occupation, présente maintenant depuis quarante-cinq ans, diffuse vers l’ouest, en Israël même : « Le sionisme antidémocratique au-delà de la Ligne verte détruit la possibilité d’un sionisme démocratique en deçà. » [Lire « L’ennemi de l’intérieur », p. 35.]

Les données qui viennent étayer cette remarque sont accablantes. Beinart évoque des recherches récentes qui montrent la dangereuse érosion de l’attachement des Israéliens aux valeurs démocratiques fondamentales et l’essor concomitant des tendances ultranationalistes, racistes et totalitaires, dont certaines sont bien représentées dans les partis d’extrême droite à la Knesset et au sein du gouvernement actuel. On a ainsi vu déferler, au cours de la dernière année, une vague de lois « ethnocratiques », qui ne rappellent que trop les sombres précédents de l’histoire du XXe siècle (3).

Le mini-état des colons

On pourrait aussi décrire ce qui se passe, plus simplement, comme la conquête des institutions centrales de l’État israélien par le mini-État des colons. L’entreprise colonisatrice a presque entièrement hypothéqué la politique du pays. Chaque jour ou presque apporte un nouveau dispositif, dont l’inventivité permet de légaliser les « implantations illégales » et de faciliter l’appropriation croissante des terres (4). Avec pour conséquence inévitable la mort imminente de la soi-disant « solution à deux États », qui établirait un État palestinien au côté d’Israël, dans ses frontières d’avant 1967 (quelles que soient les modifications mineures de cette frontière que les deux parties pourraient accepter). Aujourd’hui, une énorme partie de la Cisjordanie a, de fait, été annexée à Israël, peut-être de manière irréversible. Aucun État ne saurait être construit sur le peu de territoire qu’il reste.

Indépendamment même des conséquences désastreuses de la politique israélienne, il est essentiel de reconnaître que ce qui se passe en Cisjordanie n’est pas simplement une question de violation épisodique des droits de l’homme, que des actions de protestation et de réparation appropriées suffiraient à corriger. Rien ne serait plus loin de la vérité. L’occupation est systématique dans tous les sens du terme. L’ensemble des acteurs et des institutions impliqués – les fonctionnaires, leurs ministères et leurs budgets, l’armée, la police civile, la police des frontières, l’administration civile (c’est-à-dire l’officielle Autorité d’occupation), la justice (en particulier les tribunaux militaires dans les territoires, mais aussi les juridictions civiles de ce côté-ci de la Ligne verte), la foule des éditorialistes qui servent la ligne du gouvernement et entretiennent ses mythologies – sont inextricablement liés et participent d’un système dont la logique s’offre à quiconque en a l’expérience directe. Cette logique consiste à protéger l’entreprise colonisatrice et à s’emparer de la terre. L’aspect sécuritaire est, à mes yeux, presque accessoire. Si c’était un objectif majeur, la situation sur le terrain aurait une tout autre allure.

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Prenons quelques exemples banals et emblématiques, choisis au hasard dans une série inépuisable. À la mi-janvier 2012, l’administration civile a envoyé ses bulldozers, dûment escortés de soldats, pour démolir la cabane branlante de Halima Ahmad al-Hadhalin, une veuve palestinienne et mère de neuf enfants, qui habite le misérable village bédouin de Umm el-Kheir. La localité jouxte l’importante implantation de Carmel, au sud des collines d’Hébron, dont l’expansion est continue. Les bureaucrates affirmaient que la masure avait été construite sans permis, ce qui est bien sûr vrai. Les Palestiniens vivant en « zone C », c’est-à-dire sous le contrôle d’Israël, ne reçoivent que très rarement un permis de construire de la part du comité, composé en majorité de colons, qui examine les demandes.

J’ai rencontré Halima le 28 janvier, un jour de pluie glacée. Elle se tenait pieds nus, encore choquée et traumatisée, sous la tente d’un voisin. Des démolitions de ce genre ont lieu régulièrement à Umm el-Kheir et n’ont rien à voir, ni de près ni de loin, avec l’État de droit. Elles relèvent d’une campagne malveillante destinée à rendre la vie aussi difficile que possible pour les Palestiniens qui habitent là (lesquels, incidemment, affirment de manière crédible posséder la terre où s’étend Carmel), dans l’espoir de les voir partir.

Le même type de raisonnement s’applique aux ordres de démolition émis en février 2012 à l’encontre d’un projet d’électrification et de construction d’infrastructures énergétiques dans seize khirbeh palestiniens [villages satellites en périphérie d’un village agricole, autrefois utilisés au moment de la récolte, NdlR], éparpillés au sud des collines d’Hébron. Les bergers et petits paysans y habitent des caves, des tentes ou des cabanes, dans une misère noire. Des volontaires et des militants de la paix dotés de compétences techniques en la matière ont construit à grand-peine, dans plusieurs de ces villages, des éoliennes et un réseau électrique élémentaire pour desservir une population de quelque 1 500 âmes.

Pylônes détruits

Le changement de la qualité de vie dans cette zone rude fut spectaculaire. Mon ami Ali Awab, de Tuba, me confia, en allumant avec fierté une ampoule dans la cave où il habite : « Pour la première fois de ma vie, je me sens complètement un être humain. » Ces infrastructures minimales, aux intentions et aux effets uniquement bienfaisants, financées principalement, à hauteur de centaines de milliers d’euros, par des donateurs européens, peuvent-elles représenter la moindre menace pour Israël (5) ?

Il faut croire que oui. L’administration civile tient à les détruire, encore une fois sous le mince prétexte qu’elles ont été installées sans permis – comme si une demande aurait été bienvenue. Plusieurs pylônes ont déjà été détruits et les câbles électriques – sans nul doute des cibles dignes d’intérêt pour l’armée – ont été coupés dans une demi-douzaine de villages. Sous la pression européenne, en particulier celle de l’Allemagne, les nouveaux ordres de démolition ont été suspendus ; mais le risque de voir resurgir les bulldozers à la première occasion est bien réel (6).

La justice peut-elle servir de rempart face aux décisions arbitraires des autorités ou aux actes de vol ou d’agression physique perpétrés par les colons ? Parfois. Mais, en règle générale, un Palestinien n’a pas la moindre chance de se voir rendre justice devant un tribunal militaire israélien, et bien peu ont été traités équitablement par les instances civiles au cours des quarante dernières années. Toute affaire relative à la défense d’un droit de propriété palestinien sur des terres saisies pour les besoins de la colonisation a très peu de chances de s’achever sur un jugement hostile aux colons ou à l’État – même s’il y a eu quelques exceptions. Les Arabes qui protestent contre l’occupation et la perte de leurs terres sont traités durement, parfois emprisonnés longtemps, parfois tués durant les manifestations.

La scandaleuse réponse de Netanyahou à Obama

Pour qui connaît la situation sur le terrain, la description qu’en donne Beinart paraît bien timide. Son livre s’adresse en premier lieu au lecteur américain, souvent peu au fait de la réalité des territoires palestiniens. De manière assez attendue, le ton est polémique et Beinart a été méchamment accusé de naïveté – la pire et la plus facile insulte du répertoire des défenseurs d’Israël – et d’ignorance des complexités du conflit, comme en témoigne un article paru dans le New York Times [lire l’article de Jonathan Rosen p. 30]. Mais Beinart n’est que trop conscient de ces complexités, bien plus que tant de ceux qui prétendent parler au nom ou à l’intention des Juifs américains (dont la plupart, comme il le souligne, n’ont sans doute jamais rencontré un Palestinien). L’auteur se consacre principalement à la situation actuelle, sous ce président américain et ce gouvernement israélien. La partie la plus saillante du livre est sans doute la description précise et convaincante des manœuvres politiques qui ont permis à Netanyahou d’humilier à plusieurs reprises Obama en 2010 et 2011, d’abord sur la question du gel de la colonisation, puis au Congrès.

Le gel de la colonisation [décidé par Israël début 2010] (7), auquel l’administration Obama avait consacré tant d’efforts, exerçant maintes pressions et jouant de son prestige, n’a jamais été qu’un trompe-l’œil. Selon l’estimation fiable du mouvement israélien La Paix maintenant, la construction de nouveaux logements dans les territoires en 2010, l’année du « gel », ne fut que légèrement inférieure à celle de 2009 (1 712 unités nouvelles contre 1 920). En mars 2010, le jour où le vice-président Biden est arrivé à Jérusalem, le gouvernement israélien a annoncé qu’il multipliait par deux le rythme des constructions à Ramat Shlomo, quartier au nord de Jérusalem-Est – un affront évident et probablement calculé fait à l’administration américaine.

Plus scandaleuse encore fut la réponse arrogante de Netanyahou à un discours clé prononcé par Obama le 19 mai 2011, dans lequel le président déclara clairement que « le rêve d’un État juif, démocratique, est irréalisable dans le contexte d’une occupation permanente ». Netanyahou annonça « attendre du président qu’il réaffirme les engagements pris par les États-Unis à l’égard d’Israël en 2004 », y compris l’acceptation de l’annexion de pans entiers du territoire palestinien dans les « blocs de colonies ». Notez le verbe « attendre », comme si Netanyahou dictait à un président soumis ce que celui-ci doit dire ou ne pas dire. Le discours de Netanyahou devant le Congrès le 24 mai 2011, un pastiche des mythes et de la rhétorique démagogique de l’extrême droite, était dans la même veine, et fut honteusement applaudi par les élus américains.

Beinart montre comment Obama a, hélas, constamment cédé aux pressions du lobby israélien, l’AIPAC (American Israel Public Affairs Committee), et des porte-parole de l’establishment juif américain. Il fait une critique cinglante des dirigeants de ces institutions, désormais aveuglément et grossièrement alignés sur la droite israélienne et Netanyahou. Il cite Keith Weissman, un ancien de l’AIPAC, déclarant que, dès le milieu des années 1990, ses principaux responsables « tétaient le sein du Likoud ». Beinart montre aussi que cette orientation, avec son aversion viscérale pour l’idée même d’État palestinien et son soutien enthousiaste à l’occupation, domine à présent au sein de l’Anti-Defamation League, de la Zionist Organization of America, de la Conférence des Présidents et une bonne partie du rabbinat orthodoxe (8).

L’ultranationalisme orthodoxe, avec ses prises de position parfois violemment antidémocratiques, racistes même, explique en partie le pessimisme de Beinart sur l’avenir du courant dominant du judaïsme américain et de sa relation à Israël. « Le sionisme américain, craint-il, deviendra un foyer de personnes indifférentes aux idéaux démocratiques, et les Juifs américains les plus attachés à ces idéaux deviendront, au mieux, indifférents à l’État hébreu. » Des études montrent que, aux États-Unis, les jeunes non orthodoxes, acquis aux valeurs démocratiques et à une politique progressiste, se sentent de moins en moins attachés à Israël. C’est la version juive américaine du conflit que j’ai décrit en Israël entre les idéaux démocratiques et le nationalisme tribal. Mes deux grands-pères, comme la plupart des Juifs américains de leur génération, à la fois ardents sionistes et démocrates rooseveltiens épris de justice sociale, auraient été horrifiés par ce qui s’est passé en Israël et par la nécessité d’avoir à faire pareil choix.

L’ouvrage de Beinart possède une dimension pragmatique bienvenue, reflétant l’urgence – et l’immense difficulté – d’apporter un changement. Mais, là encore, les recommandations de l’auteur me paraissent un peu courtes. Il préconise de renforcer l’enseignement juif progressiste aux Etats-Unis (9) et d’étendre sa base de financement. Nul n’y verra d’objection, même si les effets potentiels sur la politique israélienne pourraient ne se faire sentir que dans plusieurs décennies. À plus court terme, il préconise le boycott par les Juifs américains des produits issus des colonies. Cela peut sembler hardi à New York ou Philadelphie, étant donné le climat qui règne dans les synagogues et autres institutions juives du pays, même si beaucoup d’entre nous l’avons fait des années durant, publiquement ou en silence, sans grand effet. Un jour, j’ai piqué une crise dans un restaurant bien connu de Jérusalem après m’être aperçu qu’on y proposait uniquement du vin produit par des colons ou issu de vignobles des territoires occupés. Le propriétaire a fini par venir se confondre en excuses, promettant de présenter une sélection plus variée à l’avenir. C’est à peu près le mieux que nous ayons pu faire, même si, dans le cas de la maison Barkan au moins, la pression extérieure, probablement surtout européenne, a semble-t-il conduit à la fermeture de la principale unité de production de Cisjordanie, près de Banu Hassan. Pour ceux à qui cet exemple inspirerait des espoirs, je dois préciser que, selon des études récentes, beaucoup sinon la plupart des producteurs israéliens exploitent des vignes cultivées dans les colonies.

Il y a désormais quelque chose d’un peu anachronique à s’attaquer aux produits des implantations. Cela fait-il sens de se focaliser sur le vin d’Hébron ou les produits laitiers de Susya alors que le système politique israélien tout entier soutient le projet colonial ? Je dois dire que je suis opposé à tout appel au boycott général d’Israël, et en particulier au boycott culturel et universitaire, qui de mon point de vue ne peut être que contre-productif et renforcer la mythologie paranoïaque si répandue au sein de la droite et chez ses porte-parole tapageurs. Bien que je consacre une partie de mon temps à des actions souvent donquichottesques sur les collines au sud d’Hébron, je ne suis en général pas un fan de l’inefficacité.

Nous avons besoin d’une initiative d’une tout autre ampleur – le genre de choses qu’un président démocrate en cours de second mandat pourrait réussir à faire s’il avait le courage de braver la mainmise de l’AIPAC sur la politique américaine. Entre-temps, nous pourrions avoir besoin du genre de bénévoles idéalistes mais à la tête froide qu’Arnold Wolf, le rabbin progressiste charismatique qui fut l’un des mentors d’Obama, emmena [en 1965] à Selma, dans l’Alabama, lutter pour les droits civiques. Nous avons besoin de volontaires en Cisjordanie, pour protéger les civils palestiniens innocents contre les raids des colons et les soldats qui les soutiennent invariablement. Quelques centaines de personnes suffiraient à changer la donne.

Ethnocratie coercitive et apartheid

Mais il est peut-être déjà trop tard. Des analystes comme Meron Benvenisti, l’ancien maire adjoint de Jérusalem, disent depuis des années que la solution à deux États est une feuille de vigne, une idée à laquelle les dirigeants tant palestiniens qu’israéliens témoignent un intérêt de pure forme, pour dissimuler cette réalité têtue : il existe déjà un État unique allant du Jourdain à la mer. Pour l’heure, cet État unique, vu dans sa totalité, répond bien à l’expression de Beinart d’« ethnocratie » coercitive. Ceux qui s’insurgent contre le terme « apartheid » sont invités à en proposer un meilleur (10). Rappelons que l’un des principaux architectes du système, Ariel Sharon, aurait lui-même adopté la terminologie sud-africaine, désignant les enclaves palestiniennes non contiguës qu’il envisageait pour la Cisjordanie comme des « bantoustans ».

Ces bantoustans existent à présent, et nul ne saurait prétendre qu’ils représentent le moins du monde une « solution » au problème palestinien d’Israël. Un jour, comme en Afrique du Sud, ce système inévitablement s’effondrera. Dans une version optimiste de l’avenir, nous pourrions nous retrouver avec une sorte de modèle fédéral, représentant plus qu’un État mais moins que deux – et où les Juifs seraient rapidement en minorité. Je ne vois pas comment cela peut se produire sans une lutte, que l’on espère non violente au moins jusqu’à un certain point, dans laquelle les Palestiniens revendiquent pour eux-mêmes les droits que d’autres peuples ont obtenus.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Pourquoi les Israéliens s’accrochent-ils à une politique si manifestement irrationnelle, à vrai dire suicidaire ? La réponse est simple – trop simple : nous avons peur. Nous avons été tellement traumatisés, d’abord par toute notre histoire puis par celle de ce conflit, que nous voulons au moins une illusion de sécurité, comme celle que confère la possession de quelques collines caillouteuses de plus. Qu’importe si chaque centimètre carré du territoire israélien est à la portée de dizaines de milliers de missiles stationnés au Liban, en Syrie et à Gaza, sans parler de l’Iran, et si quelques kilomètres carrés en plus ne font aucune différence. Nous allons malgré cela nous emparer de ces collines, nous allons même y installer quelques caravanes branlantes pour qui est assez fou pour vouloir vivre là, nous allons poster quelques dizaines de soldats perclus d’ennui au sommet et aux alentours, nous allons procéder à leur raccordement aux réseaux d’électricité et d’eau israéliens (11). Et nous construirons une clôture pour borner le périmètre de la nouvelle colonie et du terrain nécessaire à son développement (généralement plusieurs fois la taille de la colonie elle-même). Il se trouve que la terre appartient à des Palestiniens, mais, de toute évidence, ce n’est pas un sujet.

Les craintes des Israéliens sont bien réelles et une interprétation généreuse de la politique de l’État hébreu au cours des quatre dernières décennies pourrait à bon droit les mettre en avant. Comme le dit souvent Ali Abou Awwad, l’un des leaders de la nouvelle génération de combattants palestiniens non violents, « les Juifs ne sont pas mon ennemi ; mon ennemi c’est leur peur. Nous devons les aider à cesser d’avoir tellement peur – leur histoire les a terrifiés –, mais je refuse désormais d’être victime de la peur juive » [lire « Le satyagraha selon Ali Abou Awwad », Books, septembre 2011, p. 30]. Il a raison de le refuser. Mais, à mon sens, la réalité que nous habitons et que nous avons dans une large mesure créée par nos propres actions a plus à voir avec l’histoire que nous nous racontons, nous les Israéliens, sur ce que nous sommes – un récit puissamment dramatique qui, à l’exemple de bien d’autres légendes, a une façon de s’autoalimenter, à un coût sans cesse plus élevé pour ceux qui se le racontent. Cette histoire coïncide de plus en plus avec le discours primitif de Netanyahou que j’ai mentionné plus haut.

Pour en sortir, il nous faut reconnaître certains faits essentiels, si inconfortables soient-ils. Comme par le passé, de multiples sujets de diversion et autres sources de confusion viennent facilement masquer le véritable fondement du conflit en cours. En Israël aujourd’hui, la principale diversion a pour nom « Iran ». Il y a aussi le refus de prendre la direction de l’Autorité palestinienne à Ramallah pour ce qu’elle est : un partenaire plus que convenable pour Israël. Ceux qui ne partagent pas cette opinion devraient songer à des hommes comme Marwan Barghouti, toujours incarcéré en Israël. Ce n’est certainement pas un saint, mais il jouit d’une énorme autorité auprès des Palestiniens et il sait très bien ce qu’il faut faire pour parvenir à un accord (12). Il existe de bonnes raisons de penser qu’il souhaite un tel accord, fondé sur le schéma aujourd’hui jugé raisonnable par la majorité dans chacun des deux camps et par la plupart des nations [lire « Une solution consensuelle ? » p. 28]. Il a récemment publié un vibrant appel à la résistance non violente dans les territoires et à la fin de cette farce qu’est un « processus » de paix qui a permis à Israël de se dérober sans cesse et de dissimuler sa profonde hostilité pour l’idée même d’accord avec le mouvement national palestinien.

Cette aversion pour la conclusion d’une paix sérieuse continuera certainement de dominer le gouvernement israélien actuel, qui s’emploiera toujours à consolider l’occupation et à légaliser le vol massif des terres arabes tout en affirmant haut et fort que les Palestiniens sont responsables de l’échec des négociations.

Alors, une fois encore, il faut réaffirmer ces vérités qui s’imposent. Au cœur du conflit, il y a deux peuples qui revendiquent le même territoire. Aucun d’eux n’a le monopole du bon droit et chacun a commis des atrocités à l’égard de l’autre. L’un des deux, cependant, est beaucoup plus puissant. Tant que les aspirations nationales du peuple le plus faible, les Palestiniens, ne seront pas reconnues et qu’un compromis durable entre les deux parties ne sera pas trouvé, il n’y aura pas de paix. Il est impossible de priver pendant si longtemps des millions d’êtres humains de leurs droits civiques et de prendre systématiquement leur dignité et leurs terres.

Prolonger l’occupation, c’est assurer l’émergence d’une entité politique unique à l’ouest du Jourdain. Chaque jour qui passe nous rapproche d’une trajectoire de type sud-africain, y compris l’évolution finale, nécessaire, vers un système où chacun a le même droit de vote. Il faut donc regarder cette éventualité en face : dans un avenir pas si lointain, à moins d’en finir avec l’occupation, il n’y aura plus d’État juif.

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 7 juin 2012. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.

Notes

1| Allusion à l’un des textes composant les manuscrits de la mer Morte. Une prophétie apocalyptique annonce une guerre entre les Fils de la Lumière et les Fils de l’Ombre.
2| Le nombre de Palestiniens habitant à l’est de la Ligne verte est volontiers minimisé par les Israéliens et exagéré par les Palestiniens. Selon une estimation récente de la CIA, on compte en Cisjordanie plus de 2,5 millions de Palestiniens (si l’on inclut les 260 000 d’entre eux vivant à Jérusalem-Est) et environ 520 000 colons.
3| Une loi récente oblige les ONG qui luttent pour le respect des droits de l’homme à révéler l’identité de leurs donateurs étrangers, ce qui permet de les accuser d’être des traîtres vis-à-vis de l’État d’Israël. Une autre loi érige en infraction le fait d’appeler à un boycott contre les produits issus des colonies de Cisjordanie.
4| Chaim Levinson a rapporté récemment dans Haaretz que les autorités israéliennes cherchaient à contourner les procédures en vigueur pour autoriser des constructions dans les territoires en ordonnant à l’armée de rendre possibles des installations temporaires sans permis. Rien n’est plus permanent qu’une implantation « temporaire » en Cisjordanie. (NdA.)
5| L’État allemand aurait apporté 400 000 euros (NdA).
6| Sur l’actualité des démolitions, voir le site www.greenprophet.com (NdA). En août 2012, des bulldozers ont détruit des maisons et des citernes dans les villages d’al-Deirat et Jawaya.
7| Le 30 novembre 2012, après le vote de l’ONU conférant à la Palestine le statut d’État non membre, le gouvernement israélien a donné son accord à la construction de 3?000 nouveaux logements en Cisjordanie.
8| Créée en 1913, l’Anti-Defamation League, ou « Ligue anti-diffamation », a pour objectif officiel de lutter contre l’antisémitisme. La Zionist Organization of America a été créée en 1897. La Conférence des Présidents réunit les présidents des principales organisations juives des États-Unis.
9| Il s’agit des écoles liées au mouvement juif « réformiste ».
10| Selon un sondage récent, 58 % des Juifs israéliens estiment qu’Israël « pratique l’apartheid » en Cisjordanie (Haaretz, 23?octobre 2012).
11| Les principales nappes phréatiques qui alimentent Tel-Aviv et Haïfa sont situées sous la colonie d’Ariel en Cisjordanie.
12| Marwan Barghouti a été l’un des chefs de la première et de la seconde Intifada. Arrêté en 2002 à Ramallah par l’armée israélienne, accusé d’avoir commandité le meurtre de civils et des attaques contre des soldats israéliens, il a été condamné à la prison à vie. Il a refusé de se défendre, estimant que son procès était illégal.

Pour aller plus loin

 

David Ben Gourion, Journal 1947-1948 : Les secrets de la création de l’État d’Israël, Éditions de La Martinière, 2012.?

Sylvain Cypel, Les Emmurés, la société israélienne dans l’impasse, nouvelle édition, poche, La Découverte, 2006. Par un journaliste du Monde.?

Martine Gozlan, Israël contre Israël, Archipel, 2012. Par une journaliste de Marianne.?

Alain Gresh, Israël Palestine, Vérités sur un conflit, nouvelle édition, poche, Pluriel, 2010. Par un journaliste du Monde diplomatique.?

Diana Pinto, Israël a déménagé, Stock, 2012. Par une historienne italo-américano-française.

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La crise du sionisme de Cisjordanie: la fuite en avant, Times Books

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