La nouvelle vague du puritanisme porno
par Adam Soboczynski

La nouvelle vague du puritanisme porno

Malgré les apparences, Cinquante nuances de Grey, roman sadomaso que la terre entière s’arrache, est un ouvrage diablement puritain.

Publié dans le magazine Books, novembre 2012. Par Adam Soboczynski
Tous ceux qui, pendant leurs études, passent une année d’échange aux États-Unis font (parfois à leur détriment) l’expérience de la socialisation entre jeunes gens si particulière à ce pays. Le rigoureux rituel du « dating », qui à nos yeux d’Européens introduit une inutile rigidité dans le jeu amoureux (« Never kiss on the first date »), côtoie étrangement les débordements observés dans les foyers étudiants, où le sexe le plus débridé et la consommation de drogues sont monnaie courante. Aux États-Unis, la morale publique va de pair avec l’industrie du porno, la bigoterie du Middle West avec la prostitution dans le Nevada, et Bureau ovale rime avec bureau oral… Tout cela n’est en rien contradictoire et il serait trompeur de voir là une forme banale de schizophrénie morale. C’est bien plutôt le résultat d’une logique puritaine depuis longtemps éprouvée : celui qui entend réprimer les pulsions sait pertinemment qu’il augmente la probabilité de les voir se déchaîner de façon incontrôlable. Le gardien de la vertu est toujours aussi pornographe, le policier des mœurs est obligé de produire les images qu’il combat. Le bien,  le pur ne rayonnent que par contraste avec le mal, l’impur, ce qui interdit de les anéantir jamais complètement. Nous avons observé aux États-Unis ces dernières années, dans un contexte de crise, le spectaculaire retour aux racines religieuses  du pays. Cela s’est manifesté politiquement par l’émergence du mouvement Tea Party qui se revendique des puritains du début du XVIIe siècle. Cela s’est aussi manifesté – de manière plus souterraine – par des livres et des films qui se sont faits le véhicule de la morale sexuelle américaine à travers la planète : la saga Twilight, Hunger Games (1) et – aussi étonnant que cela puisse paraître au premier abord – le roman pornographique Cinquante nuances de Grey, certes écrit par une auteure britannique, mais qui n’est devenu un bestseller mondial qu’après son triomphe aux États-Unis. Ce sont là des œuvres qui invitent à surmonter la crise en proposant ordre et confort émotionnel alors que règne le chaos économique. Curieusement, ces représentations commerciales d’une sexualité puritaine s’exportent très bien en Europe. Les trois ouvrages – dont les deux premiers ont déjà fait l’objet d’adaptations cinématographiques à grand succès (2) – gravitent autour d’une jeune héroïne aux prises avec ses désirs. Elle ne sait rien, au début, de sa propre sensualité, le regard provocateur de l’homme l’atteint sans qu’elle y ait été préparée. La femme est un pur objet qui, une fois observé de façon plus appuyée, tente de garder une contenance. Comme dans le roman Pamela ou la Vertu récompensée, lui aussi bestseller en son temps (1740) et grand modèle de tous les ouvrages puritains jusqu’à ce jour, la jeune fille y est paradoxalement sursexualisée. Le regard concupiscent du lecteur et du spectateur scrute le corps féminin à la recherche des signes visibles de son penchant à la perversion. Twilight et Hunger Games, parfaits exemples de ces ouvrages d’édification pour la jeunesse dont les adultes raffolent aussi, présentent la jeune fille comme l’innocence à protéger et l’homme comme un débauché, si possible alcoolisé. Le seul secours vient d’un noble et surtout sensible chevalier – qui prend dans un cas l’apparence d’un tendre vampire (Twilight) et dans l’autre celle d’un tendre compagnon d’armes (Hunger Games). Dans Twilight, le vampire adoré de Bella, Edward Cullen, doit faire preuve d’une monstrueuse autodiscipline pour réprimer sa soif de sang et pouvoir passer du temps avec elle. Le message est clair,…
Pour lire la suite de cet article, JE M'ABONNE, et j'accède à l'intégralité des archives de Books.
Déjà abonné(e) ? Je me connecte.
Imprimer cet article
0
Commentaire

écrire un commentaire