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La religion terrassée par la science

Dans sa célèbre allocution prononcée à Harvard en 1837 sur « Le savant américain », le philosophe Ralph Emerson voyait venir le jour où les États-Unis cesseraient d’être « les apprentis du savoir d’autres contrées ». Sa prédiction s’est réalisée au xxe siècle et nulle part davantage que dans le domaine des sciences. Il en aurait été heureux. Dans sa liste de héros, Emerson faisait figurer Copernic, Galilée et Newton aux côtés de Socrate, Jésus et Swedenborg (1). Mais le philosophe aurait sans doute éprouvé des sentiments mêlés concernant l’une des conséquences du progrès des sciences, ici comme ailleurs : l’affaiblissement général des croyances religieuses.

Emerson n’était pas très orthodoxe. Selon le mot d’Herman Melville, il pensait que, « s’il avait vécu au moment de la création du monde, il aurait pu faire quelques précieuses suggestions ». Mais cet ancien pasteur unitarien parlait généralement en bien du Tout-Puissant. Il se désolait du recul de la foi – notion qu’il opposait à la simple piété et à la pratique du culte – qu’il observait aux États-Unis et plus encore dans l’Angleterre de son temps ; mais je ne saurais dire qu’il l’imputait au progrès des sciences.

L’idée d’un conflit entre science et religion est ancienne. Selon l’historien britannique Edward Gibbon, l’Église byzantine voyait dans « l’étude de la nature le meilleur symptôme d’un esprit incroyant ». La plus fameuse description de ce conflit [aux États-Unis du moins, NdlR] est sans doute le livre publié en 1896 par Andrew Dickson White, « Histoire de la guerre entre la science et la théologie dans la chrétienté ».

Certains esprits, récemment, ont contesté cette idée qu’il existerait une rivalité entre l’une et l’autre. Dans un article de 1986, deux historiens des sciences chevronnés, Bruce Lindberg et Ronald Numbers, dévoilent plusieurs erreurs figurant dans le livre de White. La Fondation Templeton offre pour sa part un prix substantiel à des personnes qui récusent l’existence d’un antagonisme. Et certains scientifiques adoptent ce point de vue pour protéger leur enseignement contre les fondamentalistes. Le paléontologue Stephen Jay Gould était de ceux-là, qui arguait que la science traite des seuls faits et la religion des seules valeurs. Ce n’était assurément pas la position qu’affichaient par le passé la majorité des personnes pieuses : le fait que beaucoup d’entre eux soient aujourd’hui d’accord avec Gould est un signe de déclin de la croyance au surnaturel.

Admettons que la science et la religion ne soient pas incompatibles. Il existe après tout d’excellents scientifiques, même s’ils sont peu nombreux, qui éprouvent une foi profonde : ainsi du physicien Charles Townes, prix Nobel, et du généticien Francis Collins (2). Mais s’il n’y a pas incompatibilité, il existe entre elles au moins ce que la philosophe Susan Haack appelle une « tension », qui a peu à peu affaibli la vraie croyance, particulièrement en Occident, où les sciences sont le plus avancées (3). Je voudrais évoquer ici certaines des origines de cette tension, puis proposer quelques remarques sur la très difficile question posée par le déclin de la foi qui s’est ensuivi : peut-on vivre sans Dieu ?

Ce heurt n’est pas principalement à mes yeux l’effet des contradictions entre les découvertes scientifiques et telle doctrine religieuse. C’est ce qui inquiétait White, mais il regardait, je crois, dans la mauvaise direction. Galilée écrit dans sa fameuse lettre à la grande-duchesse Christine : « L’intention du Saint-Esprit est de nous enseigner comment on va au ciel, et non comment va le ciel. » Et il n’exprimait pas là une opinion propre ; il citait un prince de l’Église, le cardinal Baronio, bibliothécaire du Vatican. Les conflits qui surgissent de manière récurrente entre les Saintes Écritures et le savoir scientifique ont été généralement bien négociés par les plus éclairés des religieux. Certaines phrases de l’Ancien et du Nouveau Testament semblent indiquer que la Terre est plate. Comme le remarque Copernic (cité par Galilée dans sa lettre à la grande-duchesse), certains des Pères de l’Église, notamment Lactance, ont en conséquence refusé d’admettre avec les Grecs que la Terre était ronde. Mais nombre de chrétiens instruits l’avaient reconnu bien avant les voyages de Colomb et de Magellan. Et Dante jugeait que les entrailles de cette sphère étaient un lieu tout indiqué pour y reléguer les pécheurs.

 

Une nymphe dans chaque ruisseau

Ce qui fut un débat sérieux au sein de l’Église primitive a récemment viré à la parodie. L’astrophysicien Adrian Melott, de l’université du Kansas, en guerre contre les fanatiques qui exigeaient des écoles publiques qu’elles consacrent autant de temps à l’enseignement du créationnisme qu’à celui de la théorie de l’évolution, a créé une association qui revendique une égalité des temps de cours dédiés à la géographie de la Terre plate et à la géographie de la Terre ronde.

Malgré la relative innocuité de leur conflit direct, il existe au moins quatre sources de tension importantes entre science et religion. La première vient de ce que la croyance tirait à l’origine l’essentiel de sa force de l’observation des phénomènes mystérieux – tonnerre, tremblements de terre, maladies –, qui semblaient nécessiter une intervention divine. Il y avait une nymphe dans chaque ruisseau, une dryade dans chaque arbre. Mais au fil du temps, la plupart de ces énigmes ont été expliquées par des causes purement naturelles. Pouvoir expliquer tel ou tel phénomène n’exclut évidemment pas la foi. Mais si les gens croient en Dieu parce que d’innombrables mystères semblent n’avoir aucune autre explication possible, mais que lesdits mystères sont éclaircis à mesure que le temps passe, on ne peut qu’en attendre un affaiblissement de la religion. Ce n’est pas un hasard si le développement de l’athéisme et de l’agnosticisme dans l’élite au xviiie siècle a précisément suivi la naissance de la science moderne au siècle précédent.

Le pouvoir explicatif de la science inquiète depuis toujours ceux qui accordent de la valeur à la religion. Platon était horrifié par les tentatives de Démocrite et de Leucippe d’expliquer la nature en termes d’atomes, sans nulle mention des dieux (même s’ils ne sont pas allés très loin dans cette voie). Et, au livre X des Lois, il propose de condamner celui qui nie l’existence des dieux, ou nie qu’ils s’occupent des humains, à cinq ans de maison de correction dans l’isolement ; puis à la mort s’il récidive après sa sortie de prison. Heurté par le naturalisme de Descartes, Newton rejetait lui aussi l’idée que le monde puisse être expliqué sans créateur. Dans une lettre au théologien Richard Bentley, il soutient par exemple que rien, sinon Dieu, ne peut rendre compte de la distinction entre la matière brillante, le Soleil et les étoiles, et la matière sombre, comme la Terre. Singulière ironie de l’histoire, puisque c’est Newton, et non Descartes, qui voyait juste sur les lois du mouvement. Nul n’a davantage fait que lui pour permettre une explication non déiste des phénomènes célestes, mais Newton lui-même n’était, en ce sens, pas newtonien.

Il va sans dire que tout n’a pas été et ne sera jamais expliqué. Mais, et c’est ce qui importe, rien de ce nous avons observé n’a besoin pour être tiré au clair d’une intervention surnaturelle. Certains décèlent dans les mystères restants (comme l’origine de la vie) une preuve de l’existence de Dieu. Mais à mesure que les énigmes sont élucidées les unes après les autres, ils donnent de plus en plus le sentiment de s’accrocher désespérément à des opinions archaïques.

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Les explications apportées par la science ont en outre jeté le doute – et c’est la deuxième source de tension – sur l’idée d’une place particulière de l’homme, comme acteur créé par Dieu pour jouer les premiers rôles dans le grand drame cosmique du péché et du salut. Nous avons dû accepter que notre habitat, la Terre, est l’une seulement des planètes qui tournent autour du Soleil ; que notre soleil est l’une seulement des étoiles, sur une centaine de milliards, d’une galaxie qui est elle-même l’une seulement des milliards de galaxies visibles ; et il se pourrait que le nuage de galaxies en expansion ne soit qu’une infime partie d’un multivers beaucoup plus grand, dont la plupart des régions sont inhospitalières. Comme l’écrit le physicien Richard Feynmann, « la théorie selon laquelle tout cela n’est qu’une scène dressée par Dieu pour assister à la lutte de l’homme pour le bien et le mal ne semble pas faire le poids ».

De ce point de vue, la découverte par Darwin et Wallace que l’espèce humaine est issue de lignées animales plus anciennes, par un processus de sélection naturelle agissant sur des variations héritables se produisant au hasard, est la plus importante à ce jour : nul besoin d’un plan divin pour expliquer l’avènement de l’humanité. Cette révélation a conduit certains, dont Darwin, à perdre la foi. Il n’est pas étonnant que cette découverte soit, de toutes, celle qui perturbe toujours le plus les conservateurs religieux. J’imagine quel sera leur désarroi le jour où les scientifiques parviendront enfin à comprendre les comportements humains par la chimie et la physique du cerveau, et que rien ne restera qui nécessiterait d’être expliqué par notre âme immatérielle.

Je parle ici des comportements, non de la conscience. Les phénomènes purement subjectifs, comme ce que nous ressentons quand nous voyons la couleur rouge ou découvrons une théorie physique, semblent si différents du monde objectif décrit par la science qu’il est difficile de les imaginer jamais se rejoindre. Comme l’écrit le philosophe britannique Colin McGuinn, « le problème est de savoir comment intégrer l’esprit conscient dans le cerveau physique – comment faire apparaître une unité dans cette apparente hétérogénéité. C’est un problème très épineux, et je ne crois pas que quiconque ait des idées sérieuses sur la manière de le résoudre (4) ».

En revanche, l’activité cérébrale et nos comportements (y compris ce que nous disons de nos sentiments) appartiennent au même monde des phénomènes objectifs et je ne vois rien qui empêche, en soi, leur intégration dans une théorie scientifique – même si ce ne sera évidemment pas facile. Cela ne veut pas dire que nous puissions ou devions oublier la conscience pour ne nous soucier que du comportement, comme Skinner avec ses pigeons (5). Nous savons fort bien que notre conduite est en partie régie par notre conscience, et qu’il faudra pour comprendre celle-ci établir une corrélation précise entre l’objectif et le subjectif. Cela ne nous dira peut-être pas comment l’un naît de l’autre, mais nous confirmera au moins que rien de surnaturel ne se joue dans l’esprit.

 

L’affaire Aristote

Des non-scientifiques prennent certains développements récents de la physique, qui donnent à entendre que les phénomènes naturels sont imprévisibles (mécanique quantique, théorie du chaos, etc.), pour des signes de renoncement au déterminisme, laissant potentiellement une place à une intervention divine ou une âme incorporelle. Ces théories nous ont certes conduits à affiner notre conception du déterminisme, mais sans aucune implication pour la vie humaine, me semble-t-il.

Une troisième source de tension a joué un rôle plus important dans le monde musulman que dans la chrétienté. Vers l’an 1100, le philosophe soufi Abou Hamid al-Ghazali s’éleva contre l’idée même de lois de la nature, au motif que de telles lois ligoteraient les mains de Dieu. Selon lui, un morceau de coton placé dans une flamme brunit et se consume non pas en raison de la chaleur de la flamme, mais parce que Dieu le veut. Les lois de la nature auraient pu s’accorder avec l’islam, comme résumé de ce que veut généralement Dieu, mais al-Ghazali n’a pas pris cette voie. Il est souvent décrit comme le plus influent des philosophes musulmans. J’aimerais en savoir plus pour juger de son impact sur la civilisation islamique. Quoi qu’il en soit, la science dans les pays musulmans, qui avait brillé comme nulle autre aux ixe et xe siècles, commença de péricliter un siècle ou deux après Ghazali. Présage de cette régression, l’ouléma de Cordoue brûla tous les textes scientifiques et médicaux en 1194. Et la science, dans le monde islamique, ne s’est jamais relevée. Des chercheurs de talent venus de ces pays se sont installés en Occident et y mènent des travaux de premier plan, comme le physicien pakistanais Abdus Salam, premier musulman à recevoir le prix Nobel, en 1979. Mais, ces quarante dernières années, dans les domaines de la physique et de l’astronomie que je suis de près, je n’ai vu aucun article scientifique écrit dans un pays islamique méritant d’être lu. Certes, sur les milliers de textes qui y paraissent, quelque chose a pu m’échapper. Mais, en 2002, la revue Nature a publié un dossier sur la science dans les pays musulmans, décelant trois domaines d’excellence seulement : la désalinisation, la fauconnerie et l’élevage des chameaux.

Une préoccupation pour la liberté de Dieu rappelant celle d’al-Ghazali a aussi émergé un moment dans l’Europe chrétienne, mais avec un résultat très différent. Au xiiie siècle, Paris et Cantorbéry ont connu une vague de condamnations des enseignements d’Aristote qui paraissaient limiter la liberté de Dieu, par exemple la liberté de créer du vide, de fabriquer plusieurs mondes ou de faire se mouvoir les corps célestes en ligne droite. L’influence de Thomas d’Aquin et d’Albert le Grand a sauvé la philosophie d’Aristote en Europe, et avec elle l’idée de lois de la nature. Mais bien que le philosophe grec ne fût plus condamné, son autorité avait été contestée – une bonne chose, puisque rien de solide ne pouvait être construit sur sa physique. Les hommes d’Église réactionnaires, en entamant l’autorité d’Aristote, ont peut-être ouvert la voie aux toutes premières découvertes des sciences de la nature, faites à Paris et Oxford au xive siècle.

La quatrième source de tension est sans doute la plus importante. Les religions traditionnelles reposent habituellement sur le respect de l’autorité, que ce soit celle d’un chef infaillible, comme un prophète, un pape ou un imam, ou bien celle d’un corpus de textes sacrés, comme la Bible ou le Coran. Galilée n’a peut-être pas rencontré les difficultés que l’on sait seulement parce qu’il exprimait des opinions contraires aux Écritures, mais aussi parce qu’il le faisait de façon indépendante, et non comme un théologien intervenant dans le giron de l’Église.

Les savants eux aussi dépendent d’autorités, mais d’une autre nature. Si je veux comprendre un point délicat de la théorie de la relativité générale, je peux consulter un article récent publié par un spécialiste du domaine. Mais je sais que celui-ci peut se tromper. En revanche, je n’irai sans doute pas lire les articles originaux d’Einstein, car n’importe quel bon étudiant de troisième cycle comprend aujourd’hui bien mieux la relativité générale qu’Einstein lui-même. La théorie, telle qu’il l’a formulée, n’était qu’une approximation. Nous progressons.

Les sciences ont leurs héros, comme Einstein, sans conteste le plus grand physicien du siècle passé, mais ce ne sont pas à nos yeux des prophètes infaillibles. Pour ceux qui, dans la vie quotidienne, respectent l’indépendance d’esprit et sont ouverts à la contradiction, traits qu’Emerson admirait – particulièrement à propos de la religion –, l’exemple de la science éclaire d’un jour défavorable la déférence envers l’autorité chère à la religion traditionnelle. Le monde a toujours besoin de héros, mais il pourrait s’accommoder d’un peu moins de prophètes.

L’affaiblissement des croyances religieuses est manifeste en Europe occidentale, mais il peut sembler étrange de dire qu’il en va de même aux États-Unis. Or, sans disposer de la moindre preuve scientifique, mes observations personnelles m’incitent à le penser : même les nombreux Américains convaincus du bienfait de la religion et indignés de l’entendre critiquée n’ont souvent pas de croyance religieuse bien établie. Il m’est arrivé de discuter avec des amis revendiquant leur appartenance à tel ou tel culte, et de leur demander ce qu’ils pensaient de la vie après la mort, de la nature de Dieu ou du péché. Le plus souvent, ils admettent qu’ils n’en savent rien, que l’important n’est pas ce qu’on croit, mais la vie qu’on mène. J’ai même entendu un prêtre catholique le dire. J’applaudis, mais c’est tout de même un repli substantiel sur le plan de la foi.

Bien que je ne puisse le prouver, je soupçonne que les Américains auxquels des sondeurs demandent s’ils croient en Dieu, dans les anges, le ciel ou l’enfer, jugent de leur devoir religieux de répondre oui, quoi qu’ils en pensent par ailleurs. Et, bien entendu, on ne trouve à peu près plus personne en Occident pour s’intéresser un tant soit peu aux grandes controverses qui firent naguère s’étriper les chrétiens – arianistes contre athanasiens, monophysites contre monothélistes, etc.

 

Combien de temps tiendra la religion ?

Je mets ici l’accent sur la croyance en des faits concernant Dieu ou la vie après la mort, tout en ayant bien conscience que ce n’est là qu’un aspect de la vie religieuse, et pas le plus important aux yeux de beaucoup. J’y insiste peut-être parce que, physicien, je fais profession de découvrir ce qui est vrai, pas ce qui nous rend heureux ou bons. Pour bien des gens, ce n’est pas le corpus de croyances qui importe, mais bien d’autres choses : un ensemble de principes moraux ; des règles en matière de comportement sexuel, d’habitudes alimentaires, d’observance des fêtes religieuses ; les rituels du mariage et du deuil ; et le réconfort de l’appartenance communautaire, qui, dans des cas extrêmes, accorde le plaisir de tuer les fidèles d’autres religions.

Pour certains, il y a aussi cette forme de spiritualité sur laquelle Emerson a écrit, et que je ne comprends pas, souvent décrite comme un sentiment d’union avec la nature ou avec l’humanité tout entière, qui ne fait intervenir aucune croyance spécifique dans le surnaturel. La spiritualité est centrale dans le bouddhisme, qui n’appelle pas une foi en un Dieu. Cela étant, le bouddhisme repose historiquement sur une croyance dans le surnaturel, en l’occurrence la réincarnation. C’est le désir d’échapper au cycle des renaissances qui motive la recherche de l’illumination. Les héros en sont les bodhisattvas, qui, ayant atteint l’illumination, reviennent pourtant parmi les vivants pour montrer le chemin à un monde plongé dans l’obscurité. Peut-être l’affaiblissement de la foi atteint-il aussi cette religion. Un livre récent du dalaï-lama mentionne à peine la réincarnation, et le bouddhisme est en déclin au Japon, le pays d’Asie le plus avancé sur le plan scientifique.

Les différents usages de la foi survivront peut-être encore pendant quelques siècles, même après la disparition de toute croyance dans le surnaturel, mais je me demande combien de temps la religion pourra tenir sans cela, quand elle ne fera plus référence à quoi que ce soit d’extérieur à l’être humain.

Mon but n’est pas d’avancer que le déclin de la foi est un phénomène positif (même si je le pense), ni d’inciter quiconque à abandonner sa religion, à l’exemple des livres de Richard Dawkins, Sam Harris ou Christopher Hitchens (6). À ce stade de ma vie, ayant plaidé pour l’augmentation des dépenses consacrées à la recherche scientifique et à l’enseignement supérieur, contre les budgets alloués aux missiles balistiques ou à l’envoi d’hommes sur Mars, je pense être maître dans l’art de ne jamais faire changer d’avis quiconque. Je souhaite simplement offrir, à ceux qui ont déjà perdu, pourraient perdre ou craignent de perdre leurs croyances religieuses, quelques opinions, qu’aucune forme d’expertise ne fonde, sur la possibilité de vivre sans Dieu.

D’abord, cet avertissement : nous ferions bien de prendre garde aux substituts. On l’a souvent observé, les pires horreurs du xxe siècle ont été commises par des régimes – l’Allemagne d’Hitler, la Russie de Staline, la Chine de Mao –qui ont copié les pires traits de la religion tout en rejetant certains ou l’ensemble de ses enseignements : chefs infaillibles, textes sacrés, rituels de masse, exécution des apostats et sens de la communauté justifiant l’extermination de ceux qui n’en font pas partie.

Jeune étudiant à l’université, j’ai connu un théologien, Will Herberg, qui s’inquiétait de mon incroyance. Il m’expliquait qu’il fallait vénérer Dieu, faute de quoi nous commencerions à nous vénérer les uns les autres. Il voyait juste quant au danger, mais j’en appelle à un remède différent : perdre la mauvaise habitude de vénérer quoi que ce soit.

 

Nous vivons sur le fil du rasoir

Il ne s’agit pas de prétendre qu’il est facile de vivre sans Dieu, que la science pourvoit à tous nos besoins. Pour un physicien, c’est indéniablement une grande joie d’apprendre à exploiter de belles mathématiques pour déchiffrer le monde réel. Nous nous battons pour comprendre la nature, et avons édifié de longue date une succession d’instituts de recherche, depuis la bibliothèque d’Alexandrie et la Maison de la sagesse de Bagdad jusqu’aux CERN et Fermilab [grand laboratoire américain de physique des particules] d’aujourd’hui. Mais nous savons que nous ne parviendrons jamais au fond des choses, car même si une théorie parvenait à unifier toutes les particules et toutes les forces, nous ne saurons jamais pourquoi c’est elle, et pas une autre, qui décrit le monde réel.

Pire, la vision du monde proposée par la science est plutôt glaçante. La nature ne nous renseigne aucunement sur la finalité de la vie, nulle base objective ne s’offre pour nos principes moraux, aucune correspondance entre les lois de la nature et ce que nous pensons être la loi morale. Nous apprenons même que les émotions que nous chérissons le plus, l’amour pour notre conjoint et nos enfants, sont rendues possibles par des processus chimiques dans notre cerveau, résultat de la sélection naturelle agissant sur des mutations nées au hasard au cours de millions d’années. Pourtant, nous ne devons pas sombrer dans le nihilisme ni étouffer nos émotions. Au mieux, nous vivons sur le fil du rasoir, entre espérance irréaliste d’un côté et désespoir de l’autre.

Alors que pouvons-nous faire ? L’humour, qualité dont Emerson était avare, peut aider. Nous rions avec compassion mais sans mépris en voyant un enfant d’un an tenter de tenir debout en faisant ses premiers pas ; de même pouvons-nous rire avec compassion de nous-mêmes, qui essayons de vivre en équilibre sur ledit fil du rasoir. Dans certaines des plus grandes tragédies de Shakespeare, au moment où l’action atteint une tension insupportable, les héros tragiques sont confrontés à un artisan grossier qui fait des remarques comiques : un fossoyeur, un gardien, un couple de jardiniers, un homme portant un panier de figues. Le sentiment tragique n’est pas amoindri, mais l’humour le met à distance.

Et puis, il y a les petits plaisirs de la vie, méprisés par les religieux sectaires depuis les anachorètes du désert égyptien jusqu’aux talibans afghans et l’armée du Mahdi irakienne. Visiter la Nouvelle-Angleterre début juin, quand les rhododendrons et les azalées sont en fleurs, rappelle comme le printemps peut être beau. Et ne négligeons pas les plaisirs de la chère. Nous qui ne sommes pas croyants pouvons nous en réjouir : quand le pain et le vin ne seront plus des sacrements, ils resteront du pain et du vin.

Il y a aussi les plaisirs que nous procurent les beaux-arts. Dans ce domaine, nous allons sans doute perdre au déclin de la foi. Une bonne partie des chefs-d’œuvre du passé sont d’inspiration religieuse. Nous pouvons éprouver de la tristesse à l’idée de la disparition prochaine de la grande poésie religieuse. On le constate déjà : bien peu des textes en langue anglaise écrits ces dernières décennies doivent quoi que ce soit à la foi ; et, quand la religion intervient, comme chez Stevie Smith (7) ou Philip Larkin, c’est son rejet qui nourrit l’inspiration [lire « Philip Larkin l’alchimiste », Books, octobre 2012]. Mais, bien sûr, la très grande poésie n’a pas besoin de la foi pour exister. Shakespeare en témoigne : aucune de ses œuvres ne témoigne à mes yeux de la moindre inspiration religieuse.

Je ne pense pas non plus qu’il faille s’inquiéter du déclin moral qu’entraînerait l’abandon de la religion. Bien des non-croyants vivent une existence exemplaire (moi, par exemple) et bien que la religion ait parfois inspiré d’admirables normes éthiques, elle a aussi engendré les crimes les plus atroces. De toute façon, la croyance en un créateur tout-puissant n’a en soi aucune implication morale – il vous appartient toujours de décider s’il est juste d’obéir à Ses commandements. Même un croyant peut estimer qu’Abraham avait tort d’obéir à Dieu en acceptant de sacrifier Isaac ou qu’Adam a eu raison de désobéir et manger la pomme avec Ève, pour rester avec elle quand il lui faudrait quitter le paradis. Les jeunes gens qui ont lancé des avions contre des immeubles aux États-Unis ou ont fait exploser des bombes dans la foule à Londres, Madrid ou Tel-Aviv n’étaient pas seulement stupides d’imaginer qu’il s’agissait d’ordres de Dieu ; même s’ils le pensaient, ils ont fait le mal en lui obéissant.

Mais plus nous réfléchissons aux plaisirs de la vie, plus nous regrettons la consolation suprême que procurait naguère la foi : la promesse que notre vie continuera après la mort et que nous rencontrerons là-bas les êtres que nous avons aimés. À mesure que décline la croyance, nous sommes de plus en plus nombreux à savoir qu’après la mort, il n’y a rien. C’est ce qui fait de nous tous des lâches.

Dans De la vieillesse, Cicéron propose un réconfort en disant que craindre la mort est une sottise. Deux mille ans plus tard, son propos est toujours incapable de nous consoler. Sur la peur de la mort, Philip Larkin était beaucoup plus convaincant :

Singulière façon, que rien ne peut chasser,
De connaître la peur. La religion essaie,
Vaste brocart, et musical, mangé aux mites
– Nous ne mourrons jamais, veut-elle faire accroire –,
Et l’argument trompeur nul être de logique
Peut-il rien craindre qu’il ne sentira, sans voir
Que c’est cela que nous craignons – ni vue, ni bruit,
Ni toucher, ni odeur, ni goût, pensées enfuies,
Plus d’amour, plus de lien,
L’anesthésie dont aucun être ne revient (8).

Il n’est pas facile de vivre sans Dieu. Mais cette difficulté même offre une autre consolation : il existe un certain honneur, ou peut-être simplement une cruelle satisfaction, à affronter notre condition sans désespoir et sans faux espoirs – avec bonne humeur, mais sans Dieu.

 

Cet article a été publié dans la New York Review of Books le 25 septembre 2008. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.

Notes

1| Emmanuel Swendenborg est un scientifique, théologien et philosophe suédois du xviiie siècle. Son mysticisme a exercé une forte influence sur les écrivains et poètes romantiques.

2| De la génétique à Dieu, Presses de la Renaissance, 2010.

3| Susan Haack, Defending Science – within Reason: Between Science and Cynicism, Prometheus, 2003.

4| « Comprendrons-nous jamais la conscience ? », The New York Review of Books, 10?juin 1999.

5| Le psychologue américain Skinner, fondateur du behaviorisme, avait monté une expérience avec des pigeons qu’il pensait avoir rendus « superstitieux ».

6| Richard Dawkins, Pour en finir avec Dieu, Robert Laffont, 2008. Sam Harris, The End of Faith, Norton, 2004. Christopher Hitchens, Dieu n’est pas grand, Pocket, 2010.

7| Poèmes, L’Harmattan 2003.

8| Extrait du poème « Aubade », traduction de Lionel-Édouard Martin.

Pour aller plus loin

Alain de Botton, Petit guide des religions à l’usage des mécréants, Flammarion, 2012. Par l’auteur de Comment Proust peut changer votre vie. « Il y a trop de valeur dans la religion pour qu’on la laisse aux religieux », résume The Economist.

André Grjebine, Le défi de l’incroyance, La Table ronde, 2003. Par un économiste et politologue français, auteur de Un monde sans dieux, plaidoyer pour une société ouverte, Plon, 1998. « Libéré des dieux et des prophètes, l’homme peut-il donner un sens à sa vie et échapper ainsi aux tendances nihilistes et suicidaires dont on observe les premiers signes ? »

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Histoire de la guerre entre la science et la théologie dans la chrétienté de La religion terrassée par la science, (2 volumes) Prometheus

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