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Le déclin des mâles ? Vraiment ?

Plus diplômées, plus ambitieuses, plus flexibles, les femmes ont pris leur revanche à la faveur de la crise économique. C’est la thèse d’un ouvrage qui a fait grand bruit outre-Atlantique, en annonçant – un peu vite – la fin de la domination masculine.

Le mythe du matriarcat est l’une des plus vieilles inventions du patriarcat. Ces histoires d’antiques reines guerrières, de plantureuses déesses mères et de tribus d’Amazones ne prouvent en rien que les femmes ont jadis dirigé le monde. Comme une majorité d’anthropologues l’a compris depuis des décennies, ce sont là des récits édifiants inventés par les hommes pour justifier leur propre domination. L’argument essentiel de la plupart de ces mythes est de montrer que les femmes, quand elles ont le pouvoir, ne font que semer la pagaille ou imposer des régimes d’une telle violence (qui aimerait être gouverné par les Amazones, je vous le demande ?) qu’il n’y a d’autre choix que de les renverser. Et c’est pourquoi, suivant la logique de ces récits, le patriarcat règne désormais. La plupart des œuvres littéraires, antiques et modernes, imaginant un gouvernement des femmes, parviennent à la même conclusion. Dans la comédie d’Aristophane L’Assemblée des femmes, qui date du Ve siècle av. J.-C., elles prennent toute une série de mesures pseudo-égalitaristes insensées – exigeant notamment que les hommes couchent avec les vieilles et les laides en priorité. Cela devait suffire à réconcilier l’Athénien moyen avec n’importe quel type de gouvernement masculin, aussi incompétent fût-il. Avec son ouvrage The End of Men, Hanna Rosin nous propose une nouvelle version de cette vieille histoire, mais avec une nuance : elle prétend que nous vivons actuellement sous un régime matriarcal, ou du moins que cela ne devrait pas tarder. Une telle affirmation surprendra, j’imagine, une bonne partie des femmes de cette planète. Mais le livre de Rosin fourmille d’exemples illustrant le déclin de l’homme moderne et l’ascension de la femme en termes de rémunération, d’éducation, d’emploi et de responsabilités. Les Américains ont été les principales victimes de la récession, faute de pouvoir s’adapter à la crise de l’industrie et relever le défi de la postmodernité. Un nombre considérable d’ouvriers, ces fiers soutiens de famille, se sont mués selon elle en inemployables ectoplasmes, tout juste bons à passer la journée devant la télé. Leurs épouses, à l’inverse, ont saisi les chances offertes par les changements économiques des dernières années ; elles ont suivi des formations, repris leurs études, bref, sont allées de l’avant. En 2009, souligne Rosin, pour la première fois de l’histoire, les Américaines étaient plus nombreuses à travailler que les Américains. Elles obtiennent désormais plus souvent qu’eux un diplôme d’études supérieures (dans une proportion de trois pour deux), et commencent même à les dépasser dans les cursus scientifiques et d’ingénieurs. Un nombre croissant de soutiens de famille sont des femmes (64 % à Washington). Et, sur les quinze secteurs d’activité en forte croissance, douze sont désormais dominés par elles : « L’économie américaine se féminise » de fait,
écrit Rosin. Or l’Amérique du Nord n’est pas seule concernée. Des exemples pris dans le monde entier – la première chef de gouvernement ouvertement lesbienne en Islande, les 80 % de Brésiliennes diplômées de l’université qui aspirent aux responsabilités, un Parlement rwandais en majorité féminin – font apparaître ce nouveau matriarcat comme un fait plus ou moins accompli. Je ne sais pas trop quoi penser de tous ces exemples et de tous ces chiffres, mais je les soupçonne d’avoir été soigneusement sélectionnés et présentés de façon biaisée. Rosin elle-même admet que, s’il y a tant de femmes soutiens de famille à Washington, « c’est en raison, pour l’essentiel, du nombre considérable de mères célibataires déshéritées qui habitent la ville ». En outre, la majorité des métiers en expansion dont parle l’auteure, qui sous-tendent la « féminité » supposée de l’économie américaine, appartiennent au secteur social (et sont donc mal payés) ; en somme, comme Rosin l’explique, celles qui « prennent un emploi hors du foyer délèguent à d’autres femmes les tâches ménagères ». Par ailleurs, l’auteur ne dit presque rien sur un fait essentiel, signalé par la plupart des études sur la population active des États-Unis : le salaire des Américaines reste en moyenne inférieur de 20 % à celui de leurs homologues masculins. Si c’est là un matriarcat en herbe, il est étrangement peu rémunérateur. Le titre The End of Men (« La fin des hommes ») est bien sûr accrocheur (et, à en croire, la publicité pour le livre, il a déjà fait son entrée dans le langage courant, à l’instar du Deuxième Sexe de Beauvoir ou de La Femme mystifiée de Betty Friedan). Mais, après une lecture attentive, on se demande à quel point Rosin y croit elle-même, ou du moins à quel point elle imagine les femmes en bénéficiaires incontestables des changements de pouvoir qu’elle détecte. L’auteure raconte à un moment sa visite dans un community collège (1) de Kansas City : elle s’est retrouvée dans un ascenseur avec une jeune femme qui, « entre le premier et le quatrième étage, dormait debout, épuisée de jongler entre ses études, son travail et ses enfants ». C’est là, depuis un siècle, l’habituel revers de la médaille pour les femmes qui veulent faire carrière : il faut y investir une énergie et une endurance surhumaines. Et c’est assurément le message qui se dégage de plusieurs études de cas dans lesquelles Rosin explore un nouveau type de partenariat domestique qui va de pair avec l’ascension des femmes. Ce sont les « couples culbuto » : elle et lui se répartissent les responsabilités de manière différente selon la période de leur relation – tantôt c’est l’homme, tantôt c’est la femme qui s’occupe davantage des tâches domestiques, même chose pour l’argent qu’il faut ramener à la maison. Sur le papier, tout semble parfait, mais, là encore, cela s’avère la même vieille histoire des deux emplois au lieu d’un (soutien de famille et déesse domestique) pour les femmes, même celles qui occupent des postes relativement importants. Prenez la malheureuse Sarah, avocate talentueuse mariée à un « médiocre homme au foyer » (ce sont les propres termes de l’intéressé) nommé Steve, qui reste à la maison pour prendre soin de leur bébé. Chaque jour, Sarah prépare le petit déjeuner pour toute la famille avant de partir travailler et elle nettoie les couches quand elle est de retour le soir. Steve définit ses tâches domestiques comme de l’« endiguement des saletés », ce qui signifie concrètement qu’il met les couches sales dans le lavabo, mais ne les lave pas. Inutile de le dire, Sarah est à elle-même sa pire ennemie en refusant d’utiliser des couches jetables. Voilà pour le matriarcat. Il faut reconnaître à Rosin (et à son honnêteté) qu’un lecteur ignorant le titre du livre pourrait très bien imaginer que des pans entiers ont été écrits pour défendre la thèse opposée. Un chapitre, intitulé « Le plafond de verre », analyse le fait que les femmes n’ont toujours pas réussi à atteindre les plus hautes fonctions. Elle pointe quelques exceptions : aux États-Unis, « le poste de secrétaire d’État est pratiquement toujours réservé à une femme », affirme-t-elle (même si je ne suis pas sûre que trois postes attribués sur les huit derniers suffisent à établir une domination féminine (2)). On lit aussi : « Le nombre de femmes chefs d’État, même s’il est encore minime, a été multiplié par deux au cours des dernières années » (est-on passé de quatre à huit, ou de cinq à dix ?) (3). Mais la plupart du temps, elle essaie de comprendre, comme beaucoup d’autres avant elle, l’absence des femmes dans les conseils d’administration et leur apparente réticence à demander des augmentations comme le font leurs homologues masculins. Elles « emportent leur bagage psychologique sur leur lieu de travail, explique-t-elle : cette ambivalence chronique à l’égard de leur propre ambition, cette gêne qu’elles éprouvent à se mettre en valeur, cette responsabilité envers leur famille qu’elles ne peuvent ou ne veulent déléguer à leur mari, etc. ». Comment tout cela peut-il aller dans le sens d’un nouveau matriarcat ? Rosin ne peut que proposer la bonne vieille réponse gradualiste. « Le monde ne change pas du jour au lendemain. Les hommes sont au pouvoir depuis près de quarante mille ans ; les femmes ont commencé à se faire entendre il y a cinquante ans à peine. Il est évident qu’il leur reste bien du chemin à parcourir. » Il apparaît donc que nous n’avons pas, en réalité, instauré un nouveau matriarcat. Cette version est aussi mythique que toute autre – et Rosin, rendons-lui cette justice, le sait probablement.   Cet article est paru dans le Guardian le 3 octobre 2012. Il a été traduit par Baptiste Touverey.  
LE LIVRE
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