Soutenez la presse indépendante ! Abonnez-vous à Books, à partir de 8€/mois.

Le dîner « alternatif » annuel

Tout se déroulait à la perfection. Après le plat, il s’est levé et il est monté à l’étage. Nous avons bien sûr cru qu’il allait aux toilettes. J’ai fait patienter tout le monde pour le dessert, ce qui était compliqué en soi, car il fallait que je brûle les crèmes au tison. Mais il n’est pas redescendu. Un quart d’heure au moins s’est écoulé. Peut-être plus, parce qu’on passait une bonne soirée, on avait bu juste ce qu’il faut.

Genevieve Lee servit un café à Anna et lui raconta leur dernier dîner annuel « alternatif », un dîner que son mari Eric et elle donnaient en général au début de l’été, avant que tout le monde ne parte en vacances. Une fois par an, ils aimaient inviter des gens un peu différents de ceux qu’ils fréquentaient, différents des amis qu’ils voyaient le reste du temps comme Hugo et Caroline, Richard et Hannah. C’était toujours intéressant d’élargir son cercle. L’année précédente, ils avaient convié un couple musulman. Deux ans plus tôt, ils avaient reçu un Palestinien et son épouse avec un docteur juif et sa compagne. Cela avait donné lieu à une soirée très animée. Cette année, une connaissance d’Hugo et Caroline, un homme du nom de Mark Palmer, avait amené Miles Garth.

Mark est gay, expliqua Genevieve Lee. C’est une connaissance d’Hugo et Caroline. Nous pensions que Miles et Mark étaient en couple, mais il faut croire que non. Fort heureusement, sans doute, parce que s’ils étaient ensemble, cela ferait une grande différence d’âge entre eux, vingt ans au moins, peut-être davantage. Apparemment, ils vont voir beaucoup de comédies musicales tous les deux. Mark Palmer adore les comédies musicales. C’est logique pour quelqu’un comme lui, n’est-ce pas ? Il a une soixantaine d’années. C’est un ami d’Hugo et Caroline.

Genevieve Lee poursuivit en expliquant que les parents de Brooke, les Bayoude, faisaient eux aussi partie des invités, même s’ils venaient d’emménager dans le quartier, en provenance non pas d’un coin perdu d’Afrique, mais d’Harrogate.

Bref, nous passions une très bonne soirée, déclara Genevieve Lee. Tout se déroulait à la perfection. Après le plat, il s’est levé et il est monté à l’étage. Nous avons bien sûr cru qu’il allait aux toilettes. J’ai fait patienter tout le monde pour le dessert, ce qui était compliqué en soi, car il fallait que je brûle les crèmes au tison. Mais il n’est pas redescendu. Un quart d’heure au moins s’est écoulé. Peut-être plus, parce qu’on passait une bonne soirée, on avait bu juste ce qu’il faut. C’était d’ailleurs un problème, le fait qu’il ne boive pas, cela me rend toujours nerveuse quand j’assiste à un dîner ou que je reçois, que quelqu’un ne boive pas alors que les autres, c’est-à-dire tout le monde, boit. Bref, j’ai mis la cafetière en route, j’ai fait brûler les crèmes, je les ai servies, j’ai laissé les gens commencer leur dessert, et je suis montée frapper à la porte des toilettes pour lui demander si tout allait bien. Évidemment, il n’a pas répondu. Évidemment, puisqu’il n’était pas dans la salle de bains. Évidemment, puisqu’il s’était déjà enfermé dans notre chambre d’amis.

Il faut croire qu’il avait vraiment détesté l’entrée et le plat, plaisanta Anna.

Genevieve Lee s’agita subitement.

Il est comme ça, n’est-ce pas ? Voir des gens se délecter de coquilles Saint-Jacques au chorizo, ça lui aurait déplu à ce point ?

Je n’en ai aucune idée, je… faisais juste une plaisanterie.

Ce n’est pas drôle, rétorqua Genevieve Lee.

Non. Bien sûr que non.

Vous n’avez pas idée de combien c’est affreux pour nous. Il y a des meubles ravissants dans cette chambre. Toutes les personnes qui y ont séjourné nous l’ont dit. Ces treize derniers jours ont été un enfer.

L’enfer sur terre, j’imagine bien, dit Anna.

C'est gratuit !

Recevez chaque jour la Booksletter, l’actualité par les livres.

Puis elle baissa le regard vers le parquet.

Eric est monté à son tour, reprit Genevieve Lee. Il a frappé à la porte des toilettes, et il a eu la même réponse que moi, c’est-à-dire pas de réponse. Une fois le café servi, quand tout le monde, neuf personnes en tout, s’est mis à s’inquiéter à son sujet, son ami Mark, l’homme qui l’avait amené ici, est monté. Il est redescendu en déclarant qu’il avait essayé d’ouvrir la porte des toilettes, qu’elle n’était pas fermée à clef, qu’il n’y avait personne, qu’elles étaient vides. Alors Eric est monté vérifier, et moi aussi. Totalement vides. Nous avons donc cru qu’il était parti sans un au revoir, pourquoi, cela dit, se serait-il montré aussi impoli ? Et pourquoi aurait-il laissé sa veste, ce dont nous nous sommes aperçus au départ de nos invités ? Elle était posée sur le canapé.

Genevieve agita le bras vers le canapé. Anna le regarda. Genevieve Lee aussi.

Puis elle poursuivit.

Mark, qui est gay, et plus âgé, était très en colère. Ils peuvent s’exciter beaucoup, de façon positive comme négative, ces gens-là. Bref, après le café accompagné d’un très bon muscat d’orange qu’Eric avait dégoté au supermarché, ce que personne ne parvenait à croire, ils sont tous partis contents, sauf Mark, bien sûr, qui était de toute évidence un peu perturbé. Eric et moi sommes allés nous coucher. Ce n’est que le lendemain matin que nous avons remarqué que sa voiture était toujours garée sur une place réservée aux résidents et qu’elle avait même pris un PV, que je ne paierai pas. Josie, notre fille, est descendue en nous demandant pourquoi la porte de la chambre d’amis était fermée à clef, et quel était ce mot qu’elle avait trouvé par terre.

Qu’était-il écrit sur ce mot ? dit Anna.

Pour l’eau, tout va bien, mais j’aurai vite besoin de nourriture. Végétarienne, comme vous le savez. Merci de votre patience.

C’était la voix de l’enfant. En provenance de derrière le fauteuil. Elle n’était pas partie. Elle était revenue dans la pièce sans qu’elles la voient ni remarquent sa présence.

Je croyais avoir lu dans votre email que vous lui donniez du jambon ? fit remarquer Anna.

Il ne va pas faire le difficile, en plus ! s’exclama Genevieve Lee.

Ils ne veulent pas qu’il se sente chez lui, ici, lança le fauteuil Robin Day.

Genevieve Lee ignora cette réplique.

De toute évidence, il n’est pas chez lui, ici, rétorqua-t-elle.

Pourtant, il est bien, dit l’enfant derrière le fauteuil. Sinon, où serait-il ?

Genevieve Lee ignora également cette remarque, comme si l’enfant n’était pas là, elle non plus. Elle se pencha vers Anna d’un air de confidence.

Nous sommes déjà contents d’avoir trouvé un contact, chuchota-t-elle. Mark ne le connaît qu’à peine, en tout cas pas assez pour le convaincre d’ouvrir la porte. C’est un solitaire, votre Miles.

Anna lui répéta qu’elle connaissait à peine Miles Garth, elle avait fait sa connaissance quand ils avaient tous deux gagné un voyage, il y a près de trente ans, à la fin de leur adolescence, en l’occurrence un tour d’Europe en bus. C’était un prix offert par une banque lors d’un concours de lycéens. Miles et elle avaient passé deux semaines au mois de juillet 1980 dans un bus avec quarante-huit autres adolescents entre dix-sept et dix-huit ans.

Et vous êtes ensuite restés en contact, conclut Geneviève Lee.

En fait, non, dit Anna. Pas vraiment. Je suis restée en contact avec six ou sept personnes du groupe pendant un ou deux ans. Puis les liens se sont distendus, vous savez ce que c’est.

Mais vous demeurez pour lui un beau souvenir, un souvenir capital depuis toutes ces années, insista Genevieve Lee.

Heu, non, fit Anna.

Une rupture amoureuse, la première fois qu’il avait le cœur brisé, il n’a jamais pu l’oublier.

Non, affirma Anna. Honnêtement, je ne crois pas. Nous étions vaguement amis. Rien de plus. Rien de… significatif.

C’est pourquoi il a gardé votre nom et votre adresse sur lui toutes ces années.

Genevieve Lee était en train de devenir rouge écarlate.

S’il y a une raison, j’ignore laquelle, répondit Anna. Je ne sais même pas comment il a eu mon email. Nous ne sommes plus en contact depuis vingt ans au moins. Bien avant l’époque des emails.

Il a dû se passer quelque chose de très particulier pendant votre voyage.

Genevieve Lee criait presque, maintenant. Mais le boulot d’Anna l’avait entraînée à canaliser la colère des gens.

Rasseyez-vous, dit-elle. S’il vous plaît. Une fois que vous serez assise, je vous dirai exactement ce dont je me souviens.

Dont acte. Genevieve Lee s’assit. Anna commença à parler doucement, les bras décroisés.

La première chose dont je me souviens, c’est que j’ai eu une intoxication alimentaire au banquet médiéval donné en notre honneur à Londres au tout début du voyage. Puis je me rappelle avoir vu pour la première fois Paris : la tour Eiffel, le Sacré-Cœur. Il n’y avait rien à faire à Bruxelles. On a juste traîné dans les vestiges d’une fête foraine. J’ai détesté la nourriture à l’hôtel d’Heidelberg. Il y avait un pont en bois à Lucerne. Et tout ce que je me rappelle de Venise, c’est qu’on est descendus dans un grand hôtel très sombre. Et qu’une bombe a alors explosé dans une gare au nord de l’Italie, que ça a fait beaucoup de morts et qu’il y a eu une petite rébellion parmi les garçons du groupe parce que le personnel de l’hôtel se montrait désagréable avec eux et leur demandait de faire moins de bruit. Je me souviens qu’une bagarre a failli éclater au sujet d’une bouteille ou d’une canette de bière jetée d’une fenêtre de l’hôtel. Je ne sais plus si c’était en Italie.

Entre la France et l’Allemagne, Genevieve Lee faisait passer d’une main à l’autre un crayon pris sur la petite table. En Italie, elle avait commencé à tapoter sur la table avec.

J’ai regardé mes photos après avoir reçu votre message, mais je n’en ai pas beaucoup, douze seulement. Il faut croire que je n’avais emporté qu’une seule pellicule, et Miles Garth ne figure que sur une seule. Je sais que c’est lui, j’en suis sûre, mais on ne voit pas son visage : il baisse la tête, alors on ne distingue que le sommet de son crâne. Il y a aussi une photo de groupe prise avant notre départ devant la banque. L’angle est trop large pour distinguer ses traits, mais il est là, au fond. Il est grand.

Je sais déjà qu’il est grand, dit Genevieve Lee. Je sais de quoi il a l’air.

Je me souviens qu’il avait attaché des bouts de pain à des fils tirés de son jean, reprit Anna, et qu’on s’en était servis pour appâter les poissons dans le grand bassin de Versailles. C’est pour ça qu’il baisse la tête sur la photo. Il est en train d’accrocher un morceau de pain au bout d’un fil. Et… c’est tout.

C’est tout ? répéta Genevieve Lee.

Anna haussa les épaules.

Genevieve Lee brisa le crayon qu’elle tenait et regarda avec surprise les deux morceaux entre ses mains. Elle les posa sur la table.

Puis elles montèrent.

Anna avait le poing levé pour… pour faire quoi, exactement ?

Miles. Es-tu là ?

Silence.

Puis, bang, bang, bang, l’enfant qui frappait à la porte.

Dites-lui qui vous êtes, pour l’amour du ciel, souffla Genevieve Lee à Anna.

Miles, c’est Anna Hardie, dit Anna.

(Rien.)

Du tour d’Europe Barclays en 1980, ajouta-t-elle.

(Rien.)

Raconte-lui quand il a essayé d’attraper le poisson rouge avec le pain et tout ça, dit l’enfant.

Miles, je pense que les Lee aimeraient que tu ouvres cette porte et que tu sortes de cette chambre, déclara Anna.

(Silence.)

Je pense que les Lee aimeraient retrouver l’intégrité de leur maison, reprit-elle.

(Rien.)

Dites-lui que c’est vous. Dites-lui que c’est Anna K, murmura Genevieve Lee.

Anna regarda son poing toujours stupidement levé. Elle le posa contre le bois de la porte. Puis le baissa. Et se tourna vers Genevieve Lee.

Désolée, dit-elle.

Et elle haussa les épaules.

Genevieve Lee acquiesça et fit un petit geste de la main pour lui indiquer qu’elle devait redescendre.

Au pied des marches, les deux femmes restèrent face à face. Elles n’avaient plus rien à se dire. Anna observa le salon par la porte ouverte. On aurait dit un décor chic d’une pièce de théâtre contemporaine. Elle examina les bûches disposées géométriquement près de la cheminée. Ensuite elle leva les yeux vers le plafond, où l’immense poutre allait du fond du salon à l’entrée.

Impressionnante… pièce de bois, fit-elle remarquer.

Genevieve Lee lui expliqua qu’il s’agissait vraisemblablement d’une poutre d’un bateau ayant participé à la bataille de Trafalgar, et que le salon n’avait jamais été rénové ni agrandi pour cette raison. Raconter tout ça lui permettait, de toute évidence, de se calmer. Elle ouvrit la porte d’entrée, puis la maintint ouverte. La chaleur de la journée pénétra dans la vieille et fraîche demeure.

Mais nous avons l’intention de déménager à Blackheath dès que le marché aura suffisamment repris. Eric sera de retour à quinze heures. Je sais qu’il aimerait vous parler.

Vous voudriez que je revienne à quinze heures ? demanda Anna sur le seuil de la porte.

Ce serait très gentil de votre part, répondit Genevieve Lee. Un peu après son retour, ce serait parfait. Disons à quinze heures dix.

Le problème, reprit Anna, c’est que si je rentre maintenant, je peux prendre un train à tarif réduit mais que si je reste, ça me coûtera le double.

Nous vous en sommes très reconnaissants, dit Genevieve Lee. C’est très gentil. Merci beaucoup.

 

Ce texte est extrait du roman Le fait est, à paraître le 5 juin 2014 aux Éditions de l’Olivier. Il a été traduit de l’anglais par Laetitia Devaux.

LE LIVRE
LE LIVRE

Le fait est de Le dîner « alternatif » annuel, Éditions de l’Olivier

SUR LE MÊME THÈME

Extraits - Roman « Quel est ton nom secret ? »
Extraits - Roman Que Dieu vous pardonne
Extraits - Roman Il n’y a pas de quoi avoir peur

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.