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Le sinistre anachronisme du goulag chinois

Comment survivre au milieu de trente criminels de droit commun dans vingt mètres carrés ? Humiliations, tortures, viols… Le poète Liao Yiwu livre la plus terrible évocation à ce jour du laogai, un enfer absurde hérité d’une époque révolue.

Ce livre est horrible. Avec une rare violence, il entraîne le lecteur en enfer, dans le goulag chinois, et ne l’en laisse plus sortir. Les images le marquent au fer rouge. Celle d’un viol par exemple, lorsque, dans une cellule, les chefs obligent collectivement leurs inférieurs à leur faire une fellation, puis à avaler leur sperme. Ou celle du « menu » – quarante-cinq méthodes de torture des détenus entre eux. L’une d’elles s’intitule « pastilles pour la gorge » et prévoit de frapper la victime sur la pomme d’Adam. Une autre, nommée « la tête de tortue », consiste à insérer un grain de poivre dans le prépuce puis à le ficeler. Ce ne sont là que les « plats » les plus légers.

Voilà qui devrait suffire à expliquer pourquoi Liao Yiwu s’est exilé en Allemagne, où son impressionnante somme Dans l’empire des ténèbres a pu paraître sans qu’il retourne en prison. Les autorités chinoises lui avaient interdit toute publication où que ce soit dans le monde…

Né en 1958, Liao Yiwu a été marqué par le Grand Bond en avant, qui coûta la vie à des dizaines de millions de Chinois. Dans les années 1980, ses premiers textes ayant été remarqués, l’État lui alloue un salaire en tant que poète. Il écrit sur le beau et s’intéresse peu à la politique. Les événements de la place Tiananmen, en 1989, changent tout. Quelques jours après la répression des manifestations, Liao Yiwu écrit « Massacre » qui contient ces mots : « Tirez ! Tirez ! Sur les vieillards, les enfants, tirez sur les femmes ! »

Le poème trouve un large écho en Chine et vaut à son auteur quatre ans de prison. De son propre aveu, c’est à cette expérience qu’il doit d’avoir commencé à prendre des notes sur ce que « la lie de la Chine avait à dire au reste de la société » – le livre qui en est né, composé de procès-verbaux de conversations entre détenus, a fait sensation lors de sa parution en Allemagne en 2008 comme aucun livre venu de Chine depuis longtemps (1). Il a ensuite fallu attendre deux ans pour que Liao Yiwu puisse se rendre dans le pays pour une série de conférences, après quatorze demandes refusées de sortie du territoire.

Dans l’empire des ténèbres est un livre qui porte sur ses années de prison entre 1990 et 1994, que l’auteur assure ne pouvoir ni ne vouloir définitivement classer. Liao Yiwu a dû l’écrire pas moins de trois fois, car ses manuscrits lui ont été à plusieurs reprises confisqués. La parution officielle de cet ouvrage en Chine est repoussée aux calendes grecques tout comme le retour de Liao Yiwu dans sa patrie, le seul lieu où il pourrait renouveler son inspiration.

Son ouvrage n’est pas le premier sur le goulag – dont il faut se représenter la version chinoise comme très proche de l’originale russe – mais c’est le plus terrible. Désespéré, sauvage, insolemment impudique, mais sans jamais tomber dans le voyeurisme ou la pornographie, il tourne autour d’une unique question : comment réussir, dans un tel univers, à garder sa dignité ? En d’autres termes : que reste-t-il de l’homme lorsqu’il est à ce point habité par la violence qu’il est prêt à trahir et à vendre tout ce en quoi il a pu croire un jour ?

Le livre répond à cette question par un cri existentiel d’une puissance telle qu’elle fait accepter la confusion de certains passages. La plupart du temps, Liao Yiwu reconstitue soigneusement le désordre sauvage et désespéré du souvenir, le magma des expériences traumatiques qui, pas plus aujourd’hui qu’autrefois, ne se laissent trier. Les inspections de l’anus avec des baguettes. Les séances forcées de tonte avec des rasoirs émoussés. Les interrogatoires, la privation de sommeil. La compagnie de trente criminels, voleurs et meurtriers, dont certains d’ores et déjà condamnés à mort, dans vingt mètres carrés. Vingt-trois jours d’isolement, les bras attachés dans le dos.

Il ne s’agit pas d’expliquer les événements, de les rationaliser comme Alexandre Soljenitsyne a tenté de le faire dans son Archipel du goulag – ou l’auteur chinois Harry Wu, dans Laogai (2). Liao Yiwu ne souhaite pas non plus recourir à un langage minimaliste, laconique, qui donnerait une dimension poétique à l’horreur, comme Varlam Chalamov s’est efforcé de le faire dans ses Récits de la Kolyma.

Yiwu plonge son lecteur dans le tourbillon de violence auquel il a dû faire face, et dans sa lutte pour échapper à l’anéantissement par l’écriture – mais cela ne l’empêche pas de lui faire aussi partager son retrait dans le temps présent, celui des notes, de la réflexion et de l’agitation, du combat et de la tristesse. Ce lecteur a donc la possibilité de respirer, de prendre de la distance avec les atrocités décrites.

Mais le pire dans cet ouvrage, et ce qui lui confère une résonance toute particulière, lui est presque étranger : jusqu’à présent, les livres sur le goulag étaient parus à une époque où la fin du système qui le justifiait n’était pas en vue. Les auteurs qui écrivaient sur ce sujet faisaient face à un ennemi à l’idéologie détraquée mais en état de marche. Le système contre lequel écrit Liao Yiwu est certes toujours horriblement réel, mais il semble complètement dépassé.

 

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Le mouvement démocratique de la place Tiananmen a coïncidé avec le début de la fin du communisme partout dans le monde, en dehors de la Chine, de la Corée du Nord et de Cuba. La Chine n’a, en outre, cessé de s’ouvrir depuis et ses métropoles ne se distinguent presque en rien, aujourd’hui, des grandes villes occidentales. De plus en plus de personnes qui le souhaitent mènent une vie relativement tranquille, sans être inquiétées, s’informent via Internet sur le reste du monde, ne se mêlent pas de politique et ne frémissent plus que de temps en temps quand un artiste chinois atterrit derrière les barreaux.

L’existence des goulags en Chine a perdu tout fondement idéologique. Cette absurdité se reflète, dans l’ouvrage, dans le rapport entre gardiens et détenus qui se réduit pour l’essentiel à des coups de matraque électrique, et dans la relation des détenus entre eux.

Les humiliations, les tortures, la souffrance, le sadisme qu’ils s’infligent les uns aux autres sont si absurdes qu’on ne peut pas ne pas penser aux clones aux gueules déformées des peintres Fang Lijun et Yue Minjun. Comme ces visages d’épouvante, les pires scènes de violence du livre sont parcourues par une tension entre sujet et société, difficile à comprendre, et qui peut-être n’existe qu’en Chine sous cette forme.

Dans un entretien, Liao Yiwu a évoqué un passage du livre d’Elie Wiesel La Nuit, où, à la vue des fours crématoires, les Juifs entonnent tous ensemble un chant. « Chez les Chinois, une telle cohésion serait impossible. Ils crèveraient chacun pour soi », expliqua-t-il. Le conformisme détruit l’amour-propre et, sans amour-propre, il ne peut y avoir de solidarité.

Liao Yiwu ne baisse pas les bras pour autant. Il ne cesse de se lier, au cours de son odyssée à travers les innombrables cellules où il s’est retrouvé, avec des personnages qui sont à la fois des spectateurs, des criminels et des victimes.

 

« Je suis le magnétophone de notre société »

On assiste à des scènes terribles : des condamnés à mort, comme le boucher Liu, qui, un jour, tout d’un coup et comme par mégarde, a poignardé un homme, sont emmenés sans préavis pour être exécutés. C’est pire encore lorsque l’auteur noue une amitié avec un ancien voleur. Liao Yiwu parle à Wang Er de sa mère, Wang Er parle à Liao Yiwu de son épouse et de sa fille – et raconte comment grâce à elles il a presque réussi une fois à arrêter de voler. Mais cela dégénère : Liao Yiwu insulte Wang Er, et Wang Er menace Liao Yiwu de le violer. Mais « soudain, il me lâcha et se tourna vers un nouveau détenu surnommé Grand Port. Soulevant son genou, il coinça ce pauvre gars dans un coin et, en quelques coups, lui déchira son pantalon ; puis il le retourna et lui étala de la salive sur le trou du cul avant de le pénétrer en forçant et de se mettre à donner des coups de boutoir. Grand Port criait à chaque coup, des filets de sang lui coulaient à l’arrière des cuisses. Les autres prisonniers étaient pétrifiés de peur et j’avais mal comme si j’avais reçu un coup de couteau. Je m’effondrai en pleurs sur le bord de lit. Les lettres que j’avais reçues depuis plus d’un an de mes proches m’avaient souvent ému, cependant je n’avais jamais versé une larme. Mais là, je ressentais une fatigue insurmontable, j’étais transi d’une tristesse immense montant du plus profond de mon être. »

Liao Yiwu dit à propos de son livre : « Je suis le magnétophone de notre société. Ma tâche est de préparer la documentation pour une justice réparatrice. » En un sens, c’est exact. Mais c’est aussi faussement modeste car cela sous-estime la force enthousiasmante, élémentaire de la langue de Liao Yiwu, son empathie et sa façon de ne jamais s’épargner lui-même.

 

Cet article est paru dans le Tageszeitung du 28 juillet 2011. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Notes

1| Paru en français en 2003 aux éditions Bleu de Chine sous le titre L’Empire des bas-fonds.

2| Laogai. Le goulag chinois, Dagorno, 1997.

LE LIVRE
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Dans l’empire des ténèbres de Le sinistre anachronisme du goulag chinois, François Bourin

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