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L’entreprise, mal-aimée des lettres françaises

Un couple sur trois prend naissance à proximité d’une machine à café, et pourtant la vie de bureau ne séduit guère les romanciers. Du moins en France. Aux États-Unis, c’est une autre affaire : l’office novel est (presque) un genre littéraire.

L’entreprise a désormais la cote en France, jusqu’au sommet de l’État, mais cet engouement n’a pas gagné les belles-lettres. La littérature française du XXe siècle a pour décor les salons, les tranchées, la jungle, le désert, la prison – mais pas, ou presque pas, le bureau : peu de (bons) romans ; au théâtre, l’exceptionnel Michel Vinaver (ancien P-DG de Gillette France) est l’exception (Les Travaux et les Jours) ; quant à la poésie, depuis « Prisonnier d’un bureau » de François Coppée, rien…

Pourtant, c’est au bureau que l’essentiel des forces vives de la nation passe la majeure partie de son temps. On y intrigue, on y souffre, on y tremble, on s’y emmerde. On y meurt parfois. Mais, surtout, on y tombe amoureux : un couple français sur trois est né à proximité d’une machine à café. L’amour et la mort, deux grands thèmes romanesques, sont au cœur de la vie des salariés.

Mais, dans la littérature française, le bureau ne représente qu’un décor tout juste bon à « l’extension du domaine de la lutte » (Houellebecq), un univers anonyme. Que sait-on en effet de la filiale française de Rosserys & Mitchell, dont L’Imprécateur de René-Victor Pilhes est le DRH, sinon qu’elle fabrique des machines agricoles ? L’entreprise n’est qu’un lieu maléfique où se manifestent toutes les vilenies de l’âge moderne. « Le travail fait partie intégrante de nos vies, et pourtant ce n’est jamais devenu un objet littéraire à part entière », s’étonne Thierry Beinstingel (qui brosse, lui, dans Retour aux mots sauvages, un tableau précis de la vie d’un téléopérateur). À la différence de la « littérature prolétarienne », celle des employés du tertiaire se fait toujours attendre – peut-être parce que les salariés de ce secteur sont trop pressurés pour avoir la force, ou les moyens, de consacrer du temps à l’écriture, voire à la lecture.

Au paradis américain du capitalisme, où l’office novel constitue presque un sous-genre littéraire, l’entreprise est évidemment moins absente. Mais, comme le montre le journaliste Nikil Saval dans le livre qu’il consacre à l’histoire de la vie du bureau (1), elle n’est pas pour autant bien présentée non plus. Du Bartleby de Melville, au XIXe siècle, au Bob Slocum de Joseph Heller (2), les (anti)héros de la littérature de bureau se débattent dans un univers décrit de façon sommaire, où ils sont loin de donner le meilleur d’eux-mêmes. Le « col blanc » des années 1920 (20 % de la population américaine tout de même) est un être soumis, asservi à l’argent, dont les tristes journées sont employées, dans un environnement non naturel, à la tâche non naturelle de gratter du papier (d’où peut-être son dégoût pour l’écriture ). Il fait quasiment figure de sous-homme, au corps malmené ; et si les romans de l’époque le dépeignent souvent comme un séducteur dépravé, c’est peut-être « pour compenser l’accusation d’absence de virilité », postule Nikil Saval.

Le bureau et ses occupants ont pourtant connu, littérairement parlant, de belles envolées. Horatio Alger avait déjà, à la fin du XIXe siècle, entonné dans ses innombrables romans l’hymne à la gloire de l’entreprise moderne, théâtre d’inlassables success stories où les factotums devenaient patrons à force de ruse et d’abnégation. En 1917, Sinclair Lewis dépeint à son tour, dans The Job, le bureau comme un endroit confortable voire élégant, mais surtout féminisé ; du même coup, « le moindre couloir bruisse de secrets et continuels jeux amoureux ».

Hélas, avec la Grande Dépression, retour à la case départ pour « L’homme au complet gris (3) » (titre d’un emblématique office novel de l’époque). Coincé, comme 60 % de la population américaine, dans un étroit cubicule, The Organization Man (de William H. Whyte, 1956) redevient un être atrophié, terrorisé par le chômage, conformiste et guère romanesque ! « Peu d’institutions se sont révélées moins favorables au romancier que le bureau d’aujourd’hui », constate, désabusé, Nikil Saval.

Mais la messe n’est pas dite : avec l’Âge de l’Information, cette déprimante littérature de bureau semble – aux États-Unis du moins – sur le point d’être elle aussi reléguée aux oubliettes, comme bien des phénomènes d’avant le numérique. Serait-ce que l’ère numérique facilite le travail d’écriture, ou qu’elle autorise plus de loisirs, ou qu’elle suscite plus d’élans littéraires ? Toujours est-il que Greg Zimmerman, dans Book­riot, salue la parution de « quelques très bons office novels relatant l’expérience personnelle de leurs auteurs ». L’entreprise des nouvelles technologies revient au centre du dispositif : composant essentiel du roman (ou du film ou du sitcom), comme Microsoft soi-même dans Microserfs de Douglas Coupland (10/18, 1992) – voire le personnage principal, comme dans The Circle (Knopf, 2013), l’inquiétant hybride de Google et d’Apple dont Dave Eggers fait le vrai héros de son récent bestseller, et où les personnages (à peu près) humains ne font guère que de la figuration. La révolution numérique, dont on craignait qu’elle sonne le glas de la littérature, ne pourrait-elle au contraire la révolutionner ?

 

1| Nikil Saval, Cubed. A Secret History of the Workplace (« Mis en boîte. Histoire secrète du bureau »), Doubleday, 2014.

2| Something Happened, Alfred A.Knopf, 1974 et Vintage, 1995.

3| De Sloan Wilson, 1958. Traduit en janvier 2015 chez Belfond.

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