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L’incroyable été 1927

L’écrivain voyageur à succès Bill Bryson propose un étonnant portrait de cet été où l’Amérique des Années folles s’enflammait pour Lindbergh, découvrait le fordisme et voyait se former la colossale bulle financière qui éclaterait deux ans plus tard.

À première vue, l’été 1927 aux États-Unis est un curieux sujet pour un livre. Nous savons tous ce qui s’est passé en 1914, ou en 1929, mais qu’a donc de si remarquable le 86e anniversaire de cet été-là, dans ce pays-là ? On imagine les éditeurs étrangers se grattant la tête à la lecture du résumé du livre de Bill Bryson. Et qui était donc ce Jack Dempsey ? Babe Ruth, c’est une femme ou un enfant ? Calvin Coolidge, c’est un personnage de BD, non ? Herbert Hoover a inventé l’aspirateur ? Sacco et Vanzetti, c’est un grand magasin ? Charles Lindbergh : ah, celui-là, on le connaît.

En fait, c’est une excellente idée de livre, parce que Bryson a ainsi une excuse pour faire ce dans quoi il excelle : écrire de petites biographies, raconter des anecdotes, peindre des tableaux en mots et glisser quelques traits d’esprit en aparté. Le résultat est une fascinante tranche d’histoire, qui entre de mille manières en résonance avec notre époque.

L’Amérique de 1927 donne l’impression d’être un pays très moderne, en transformation rapide, comme aujourd’hui, par bien des côtés. Elle a ses nouvelles technologies : la radio, l’automobile et l’aviation. Elle a son culte des célébrités : après avoir survolé l’Atlantique en mai, Lindbergh attire des foules immenses partout où il va. Elle a sa fusillade en milieu scolaire, quand quarante-deux personnes, principalement des enfants, sont tuées par un fou dans le Michigan. Elle a aussi ses scandales politiques : le président Warren G. Harding meurt aussitôt après qu’ont été révélées l’ampleur stupéfiante de la corruption de son administration et celle, non moins stupéfiante, de ses appétits sexuels. Tout en entretenant une liaison avec la meilleure amie de sa femme, Harding rencontre la jeune Nan Britton, de trente et un ans sa cadette, qui devient sa maîtresse dès qu’elle a atteint l’âge adulte, et avec qui il aura une fille. Quand la pension qu’il versait à cet enfant illégitime cesse après sa mort, Miss Britton rédige un ouvrage palpitant sur leurs nombreux rendez-vous galants dans le petit placard d’une antichambre de la Maison-Blanche, où, « dans l’obscurité d’un espace d’à peine 1,50 mètre de côté, le président des États-Unis et sa bien-aimée faisaient l’amour ». Il se vendit 50 000 exemplaires de ce livre en six mois, au cours de l’été 1927, même si la plupart des journaux refusèrent d’en rendre compte. Dorothy Parker s’en chargea néanmoins pour le New Yorker et écrivit : « Quand Miss Britton en vient aux révélations, mon Dieu, comme elle révèle ! »

Cette année-là, l’Amérique se passionne pour le sport, permettant au joueur de baseball Babe Ruth et au boxeur Jack Dempsey de gagner des fortunes. Le pays est fasciné par les crimes violents, notamment l’affaire Dumb-Bell, dans laquelle Ruth Snyder et son amant tuèrent le mari de la dame et cachèrent leurs traces de manière particulièrement stupide. On est terrorisé par les terroristes, aussi, au moment où les bombes anarchistes visent quantité de personnalités éminentes (1). L’Amérique est en pleine – et vaine – « guerre contre la drogue », cette prohibition qui remplissait les poches d’Al Capone et consorts. Elle a même ses phénomènes météorologiques extrêmes : ce printemps-là, les crues du Mississippi furent une catastrophe naturelle bien plus grave que celles de ces dernières années, mais personne ne songe alors à invoquer la responsabilité humaine.

Ces ressemblances étonnantes côtoient des différences frappantes. La vie semble être de peu de prix en 1927. On est tué par les incendies, les bombes, l’effondrement de stades, les accidents d’avion, les inondations, les stérilisations forcées décidées par des tribunaux eugénistes ou sur la chaise électrique, en suscitant moins d’angoisse et de questionnements que ne le feraient ces morts aujourd’hui. Tout aussi étrangère nous paraît l’attitude d’alors face aux questions raciales. Dans les années 1920, le racisme est non seulement acceptable, mais aussi politiquement correct. Bryson souligne que si la boxe était jugée malsaine avant 1920, c’est parce qu’elle n’était pas un sport raciste. C’était le seul que les Noirs pouvaient pratiquer sur un pied d’égalité. Il deviendra respectable et populaire uniquement lorsque Jess Willard puis Jack Dempsey en feront un sport dominé par les Blancs, comme tous les autres.

Cette époque est aussi marquée par une simplicité que nous avons perdue. Quand Lindbergh atterrit à Paris, non seulement la foule immense le porte sur ses épaules mais elle grimpe aussi sur son avion, qu’elle endommage. Calvin Coolidge apprend la mort de Harding, et du même coup son accès à la présidence, par un messager arrivé en courant, après un appel téléphonique reçu à l’épicerie du village où il séjournait avec son père, dans le fin fond du Vermont. Nous croyons vivre une époque désinvolte, mais en dehors des styles vestimentaires, ce n’est pas le cas.

De tous les personnages exquis que nous présente Bryson dans son livre (Babe Ruth, incontinent sur les plans sexuel et financier, le froid Lindbergh, l’ambitieux Hoover, l’obsessionnel Henry Ford), aucun n’est aussi hilarant que Calvin Coolidge. « Cal le Silencieux » était notoirement taciturne et inactif, à un point qui confinait à l’« indolence calculée ». Une fois président, il travaillait quatre heures par jour et passait le plus clair de son temps à faire la sieste. Coolidge avait toutefois un sens de l’humour très acéré, bien qu’un peu curieux, contrairement à son secrétaire au Commerce, l’hyper­actif et sérieux Herbert Hoover, qu’il n’aimait guère. Un jour, Coolidge annonça à la presse que Hoover ne serait pas nommé secrétaire d’État. Comme le premier concerné n’avait pas brigué ce poste, et que son titulaire, Frank B. Kellogg, n’avait pas l’intention d’y renoncer, cette annonce stupéfia le pays. C’était, semble-t-il, l’une des plaisanteries de Coolidge.

Cela nous amène à l’un des seuls reproches que j’ai à formuler à l’encontre de ce beau livre. Les personnages que Bryson dépeint sont tellement vivants, hauts en couleur et excentriques qu’on en vient à se demander s’il existait des gens normaux dans l’Amérique de 1927. Étaient-ils tous des caricatures dignes de Rabelais ou de Hogarth ? Certainement pas.

Dans son acharnement à fouiller les biographies en quête d’excentricités, Bryson finit par être un tantinet injuste. Il faut se rappeler que ces gens, avec leurs étranges petites manies, ont accompli d’étonnants exploits. Lindbergh a bel et bien survolé l’Atlantique en solo alors que des équipes sur lesquelles on pariait davantage y laissèrent leur vie ; Babe Ruth a bel et bien réussi plus de home runs cet été-là que personne ne l’a fait avant ni après lui ; Henry Ford a bel et bien rendu la voiture accessible à toutes les bourses ; et Calvin Coolidge est bel et bien devenu très populaire en présidant une administration irréprochable durant une période d’expansion économique prolongée.

Bryson nous donne un avant-goût du krach en décrivant la rencontre de quatre responsables de grandes banques centrales, cet été-là, à Long Island. Chacun fait inévitablement figure d’excentrique, surtout Montagu Norman le névrosé, gouverneur de la Banque d’Angleterre. C’est lors de cette réunion que l’Américain Benjamin Strong Jr accepta de baisser le taux d’escompte de la Réserve fédérale, de 4 à 3,5 %. Ce fut l’« étincelle qui allait incendier la forêt », en créant l’année suivante une bulle du crédit intenable, le cours des actions étant multiplié par deux et les prêts des courtiers aux investisseurs par quatre. L’existence d’une banque centrale, nous suggère-t-on au passage, est plus une cause qu’une solution à l’instabilité financière.

Bryson, auteur de récits de voyage devenu imprésario de la non-fiction, vient d’inventer ce qui pourrait être un genre entièrement neuf : la brève histoire d’une époque, racontée à travers la biographie d’un été. C’est un livre dont vous pourrez tirer de nombreux enseignements, ou dont vous savourerez tout simplement l’écriture.

Cet article est paru dans le Times, le 21  septembre 2013. Il a été traduit par Laurent Bury.

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Notes

1| Les anarchistes d’origine italienne Nicola Sacco et Bartolomeo Vanzetti furent à tort condamnés à la mort par électrocution en août 1927, pour deux braquages à main armée commis en 1920, et auxquels succédèrent plusieurs attentats anarchistes, dont certains touchèrent les maires de Seattle et de Cleveland.

LE LIVRE
LE LIVRE

Un été : Amérique, 1927 de L’incroyable été 1927, Doubleday

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