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Marie Madeleine, vraie apôtre, fausse prostituée

Marie Madeleine fut l’une des disciples de Jésus et le premier témoin de sa résurrection, nous dit le Nouveau Testament. Les évangiles apocryphes soulignent sa proximité affective et spirituelle avec le Christ. Mais l’Église s’est évertuée pendant des siècles à minimiser le rôle de l’« apôtre des apôtres ».


© Aisa / Leemage Marie de Magdala représentée en pécheresse repentie. Mosaïque du VIe siècle ornant la basilique Saint-Apollinaire-le-Neuf, à Ravenne.

Verena Lepper referme déli­catement la lourde porte métallique, car la moindre vibration pourrait endom­mager son trésor. On n’entend plus à présent que le ronronnement du climatiseur qui maintient le dépôt du Musée égyptien de Berlin à une température de 20 °C et à un taux d’humidité de 45 %. La conservatrice est la gardienne d’un trésor de l’humanité, un texte qui fut ­occulté il y a plus de mille cinq cents ans et qui a disparu de l’histoire, un papyrus où figurent des fragments d’un évangile depuis longtemps oublié. De précieux documents sont conservés ici, au cœur de la capitale allemande, et l’un d’eux est de nature à ébranler la vision du monde des plus de 2 milliards de chrétiens de la planète. Il relate l’histoire de Jésus et d’une femme avec qui il était très lié.

 

Mme Lepper enfile une paire de gants blancs puis ouvre la caisse en bois portant le numéro P 8502 A. Celle-ci renferme des feuilles de papyrus craquelées et effilochées insérées entre des plaques de verre. Ces papyrus appartenaient à un codex dont la reliure de cuir ­foncé est conservée à part. « Nous avons là quelque chose d’une valeur inestimable », ­explique-t-elle en posant l’une des plaques sur la table.

 

Le scribe avait utilisé de l’encre ferrique et intitulé le document Eu aggelion kata marihamm, en sahidique, un dialecte du copte. Mme Lepper transcrit ces caractères anciens, issus pour la plupart de l’alphabet grec, sur une feuille de papier, puis traduit : « Évangile de Marie. » Il ne s’agit pas de la mère de Jésus mais de Marie de Magdala, appelée aussi Marie la Magdaléenne, précise Mme Lepper.

 

Eu aggelion kata marihamm : de tous les évangiles qui nous sont parvenus, c’est le seul qui porte le nom d’une femme. Mais il ne fait pas partie de la Bible. Pendant plus d’un millénaire, cet évangile a été effacé de la mémoire ­humaine. Depuis sa découverte en 1896, en Égypte, ce sont surtout des papyrologues comme Verena Lepper ou des théologiens qui s’intéressent à ce manuscrit. Il fait partie des écrits apocryphes des débuts du christianisme. « Apocryphe » vient du grec apókryphos, qui signifie « caché », et les textes de ce type sont étonnamment nombreux, bien plus nombreux que ceux qui figurent dans le Nouveau Testament 1.

 

Les écrits apocryphes parlent de ­Jésus, de ses disciples et de sa famille, des anges et des démons ; on y trouve des pensées mystiques et des légendes édifiantes. Certains sont proches des quatre Évangiles, qui ont intégré le ­canon ­biblique avec les lettres de Paul et quelques autres textes. Mais beaucoup s’écartent nettement de la Bible. Ils constituent un univers à part entière d’enseignements chrétiens qui, aux premiers siècles de notre ère, ont été bannis de la tradition de l’Église pour des raisons politiques, parce que des hommes puissants entendaient décider de ce que les fidèles devaient croire.

 

La plupart des chrétiens igno­rent tout ou presque des luttes intes­tines des premiers temps. Le christianisme tel qu’ils le connaissent s’appuie seulement sur une petite partie des documents transmis. On ne sait donc guère que, durant les premiers siècles, un autre christianisme s’est esquissé, peut-être plus pacifique et tolérant, et qu’il y eut des communautés où les femmes étaient autorisées à enseigner, à prêcher et à diriger des assemblées. Au nom d’une religion unique et unifiée, ces communautés furent réprimées, interdites, persécutées et finalement oubliées.

 

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Ce que l’Église chrétienne est deve­nue, ce qu’elle est, ne concerne pas seulement les croyants. Cette religion a ­influencé le cours de l’histoire, des guerres ont été menées en son nom, des millions de personnes sont mortes à cause d’elle. Aujourd’hui, les valeurs chrétiennes continuent à être respectées : des États s’y réfèrent, des présidents et des chefs de gouvernement prêtent serment sur la Bible et font de la politique en s’appuyant sur ces textes anciens, dont le contenu est pour eux une vérité qui leur sert de ligne de conduite.

 

Or l’évangile de Marie nous fait remon­ter à une époque à laquelle on ne pouvait pas encore parler de vérités intangibles. À la place, il y avait des conflits, mais aussi des débats philosophiques de haut niveau. La nouvelle religion était encore en devenir. Dans tout l’espace méditerranéen, dominé par les Romains, des fidèles se réunissaient, emportés par l’enthousiasme que leur inspiraient les récits de cet homme de Galilée, Jésus de ­Nazareth, que l’on ­disait être le fils de Dieu, le Sauveur.

 

 

Les initiés avaient beaucoup à dire sur lui : il avait été un rabbin au verbe puissant, un sage, un prophète, mais également un guérisseur et un exorciste hors pair, un homme qui avait ­vaincu le Mal et la mort. Beaucoup d’hommes l’avaient suivi dans ses pérégrinations au lac de Tibé­riade et à ­Jérusalem. Beaucoup de femmes, aussi.

 

Parmi ses disciples femmes, aucune ne fut aussi proche de lui que Marie de ­Magdala, souvent évoquée sous le nom de Marie Made­leine : la Bible elle-même le raconte. Mais jusqu’où leur relation allait-elle ? Selon un évangile apocryphe, il l’embrassait souvent sur la bouche. Qu’est-ce que cela signifiait ? Amour physique ? Proximité spirituelle ? Ou bien les deux ? Certains écrits affirment même que Jésus et sa compagne étaient mariés. En tout cas, tout le monde s’accorde à dire qu’ils étaient très liés – même l’Église catholique en convient aujourd’hui.

 

Marie Madeleine fascine les chrétiens depuis toujours. C’est une sainte, son nom complet apparaît douze fois dans le Nouveau Testament, plus souvent que celui de la plupart des ­disciples. Mais elle est aussi devenue un objet de fantasmes masculins et un symbole de l’oppression des femmes par les instances du pouvoir religieux.

 

Aucune figure biblique n’a sans doute subi au fil du temps une transformation aussi brutale que Marie Made­leine. Selon plusieurs descriptions ­anciennes, elle aurait même occupé une position supérieure à celle des apôtres. Mais, des siècles plus tard, des hommes ­influents la présentèrent comme une pécheresse repentie, qui n’aurait pu être dans sa vie antérieure qu’une prostituée.

 

Ni le Nouveau Testament ni les écrits apocryphes n’étayent cette interprétation. Et pourtant, elle détermine encore aujourd’hui l’image que beaucoup se font de Marie Madeleine. Les hommes d’Église ont ainsi ostracisé non seulement cette femme de Magdala, mais toutes les femmes.

 

Peut-être n’y seraient-ils pas parvenus si le papyrus numéro P 8502 A, conservé à Berlin, n’avait pas disparu à un moment donné des écrits chrétiens qui nous ont été transmis. La théologienne protestante Judith Hartenstein a tenu pour la première fois entre ses mains l’évangile de Marie entre ses mains au début des années 1990, alors qu’elle effec­tuait des recherches à Berlin pour sa thèse de doctorat. Depuis, l’histoire de Marie Madeleine ne l’a plus quittée. Personne n’en sait autant qu’elle sur ce texte des ­débuts du christianisme. Avec le financement de la Fondation allemande pour la ­recherche, elle travaille actuellement à une analyse complète de l’évangile de Marie. « Ce texte a dû avoir une grande importance », avance la théologienne. Elle déduit de son contenu qu’il a vu le jour vers la fin du IIe siècle. D’autres chercheurs supposent qu’il a été écrit plus tôt, et que son ou ses auteurs ont vécu à une époque plus proche de celle de Jésus. Aucun exemplaire de cette époque ne nous est parvenu, pas même un petit fragment. Le papyrus de Berlin est une copie, « sans doute établie au Ve siècle par des moines copistes d’un monastère chrétien en Égypte », nous explique Hartenstein. La datation, qui s’appuie essentiellement sur une analyse de la graphie, est imprécise. Mais une chose est sûre : l’évangile de ­Marie fut copié et traduit plusieurs fois au fil du temps. Selon la chercheuse, cela prouve l’importance qu’il revêtait pour les ­premiers chrétiens.

 

 

Le codex relié en cuir, qui contient trois autres traités, fut acheté par un savant allemand à un marchand de manuscrits du Caire en 1896. On ignore comment il était parvenu en sa possession. Il a fallu attendre près de soixante ans pour qu’une première édition et une traduction allemande soient établies ; et, par la suite, ce texte n’a guère intéressé que les spécialistes.

 

L’exemplaire copte de Berlin n’est pas complet : il manque le début ainsi que quelques pages du milieu. Il en existe aussi deux fragments plus courts rédigés en grec, qui sont conservés à Oxford et à Manchester. Découverts plus tardivement mais écrits plus tôt, ils proviennent de manuscrits datés du IIIe siècle. Les passages qui nous sont parvenus recou­pent dans l’ensemble le contenu du ­codex de Berlin.

 

L’évangile de Marie contredit beaucoup de ce qui est écrit dans le Nouveau Testament, et que les Pères de l’Église ont décrété être l’unique vérité. Selon l’évangile apocryphe, après la crucifixion, le Sauveur ressuscité apparaît à ses disciples, femmes et hommes, répond à leurs questions et les invite à transmettre son message de ­salut au peuple. Jusque-là, pas de surprise.

 

Mais, dans l’ancien papyrus, Marie Madeleine prend ensuite la parole. Elle parle d’une vision et d’un message que Jésus n’aurait transmis qu’à elle. « Ce qui ne vous a pas été donné d’entendre, je vais vous l’annoncer », ­déclare-t-elle avec aplomb.

 

Pierre et son frère, l’apôtre André, écoutent Marie avec une indignation croissante. Tandis qu’André doute du contenu de la vision, qui évoque des rencontres mystérieuses de l’âme avec les « sept manifestations de la Colère » –, Pierre s’adresse à la communauté des disciples de Jésus : « Est-il possible que l’Enseigneur se soit entretenu ainsi avec une femme sur des secrets que nous, nous ignorons ? […] L’a-t-Il vraiment choisie et préférée à nous ? »

 

Pierre se sent lésé, alors que c’est à lui que Jésus dit, selon l’Évangile de ­Matthieu : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église. » Dans tous les écrits qui formeront plus tard le canon de l’Église, Pierre apparaît comme un homme d’autorité qui guide les disciples.

 

L’évangile de Marie, au contraire, le présente comme un homme ayant des faiblesses. Un autre disciple, Lévi, doit le ramener à la raison dans son duel avec Marie. « Pierre, tu as toujours été un emporté ; je te vois maintenant t’acharner contre la femme, comme le font nos adversaires », lui reproche-t-il. Puis Lévi défend la position particulière de Marie : « Pourtant, si l’Enseigneur l’a rendue digne, qui es-tu pour la rejeter ? Assurément, l’Enseigneur la connaît très bien… Il l’a aimée plus que nous. » L’incident semble clos.

 

D’autres écrits, rejetés par les Pères de l’Église et proscrits comme apocryphes, font état de l’opposition entre Pierre et Marie. Dans la Pistis Sophia, un texte datant du IIIe ou du IVe siècle, l’apôtre courroucé lance à Jésus : « Mon Seigneur, nous ne pouvons souffrir que cette femme nous enlève la place, et ne nous laisse point parler. » 2 Marie, pour sa part, se plaint que Pierre la menace et que, de façon générale, il méprise les femmes.

 

Ce différend a-t-il un fondement historique ? Oui et non, explique ­Judith Hartenstein. Elle juge « hautement impro­bable que Marie Madeleine et Pierre aient eu de tels échanges ; ces écrits ne nous livrent pas d’informations historiques ». En revanche, ils reflètent la situation des premiers temps du christianisme. « La question de la place à accor­der aux femmes dans les communautés faisait l’objet de vifs débats, surtout au IIe siècle, et il y avait aussi de grandes différences dans la pratique religieuse. »

 

Pour Hartenstein, il est tout à fait possible que des groupes de femmes influentes aient vu en Marie Madeleine un modèle, un grand témoin à qui attri­buer un rôle majeur dans la doctrine de la foi. « Dans l’évangile de Marie, elle est décrite comme la principale héritière de Jésus, sa suppléante. Son rôle peut ici être interprété comme celui de la première papesse. »

 

Une femme à la tête de l’Église en deve­nir ? C’en était trop, sans doute, pour les hommes d’autres groupes. Par intérêt politique, les chefs religieux d’importants diocèses et surtout de Rome prirent le parti de Pierre : les papes se considèrent comme ses successeurs, leur prééminence découle de la proximité particulière de cet apôtre avec le Christ. Il était hors de question qu’ils aient une concurrente.

 

Sans doute les auteurs du IIe siècle ne se projetaient-ils pas aussi loin, mais, progressivement, un solide ordre ­ecclésiastique se mettait en place. La tombe du premier évêque de Rome, ­Libère, mort en 366, est ornée de l’inscription « papa », « pape ». À cette époque, on continuait à lire – et même à copier – l’évangile de Marie : pour ­désamorcer cette charge explosive, il fallut un certain temps.

 

Hartenstein ne s’intéresse pas seulement au conflit homme-femme dans l’évangile de Marie, mais aussi à ce qu’il dit de l’âme, c’est-à-dire à la vision de Marie. Cela constitue le fondement ­religieux du texte, et c’est tout aussi difficile à accepter pour les chrétiens d’aujourd’hui. « La femme qui était proche de Jésus était bien placée comme garante pour introduire une nouvelle doctrine théologique. »

 

Ce passage du texte regorge d’images ésotériques. À la mort d’une personne, dit l’évangile de Marie, son âme rencontre plusieurs climats au cours de son ascension vers l’au-delà : « La première manifestation est Ténèbres ; la seconde, Convoitise ; la troisième, Ignorance ; la quatrième, Jalousie mortelle ; la cinquième, Emprise charnelle ; la sixième, Sagesse ivre ; la septième, Sagesse ­rusée. » À la fin, l’âme atteint « le Repos où le temps se repose dans l’Éternité du temps. […] le Silence ».

 

 

Cette version de l’au-delà semble quelque peu asiatique. Il n’y a pas de figure tangible de Dieu, encore moins de Dieu le Père bienveillant tel que le décri­vent les Pères de l’Église. Hartenstein y voit un lien avec la gnose, une doctrine de la connaissance et du salut. L’évangile de Marie soulève ainsi l’une des questions religieuses brûlantes de l’époque : « De quoi parlons-nous quand nous parlons de Dieu ? Du Dieu qui a créé le Ciel et la Terre et donc toute la souffrance terrestre ? Ou d’un Dieu qui en est encore plus éloigné ? »

 

Le texte ne contient pas la réponse. La mission théologique de Marie est, selon Hartenstein, d’« intégrer une ­matière jusque-là étrangère au contexte chrétien ». Comment le public de l’époque a-t-il réagi ? Était-il enthousiaste, perplexe, indigné ? Pour éclaircir ce point, il faut s’appuyer sur de nouvelles ­découvertes.

 

Au départ, la petite mais très internationale congrégation ­catholique des Légionnaires du Christ avait seulement prévu de bâtir un centre d’accueil de pèlerins au bord du lac de ­Tibériade 3. Elle avait racheté à cet effet dans la commune de Migdal un club de vacances désaffecté, le Hawaii Beach. Il ne lui restait plus qu’à vérifier que le sous-sol ne recelait pas de vestiges inté­ressants, comme l’exige l’Autorité des antiquités d’Israël. À peine les ouvriers eurent-ils commencé à creuser, en 2009, qu’ils tombèrent sur d’anciens murs.

 

Dans les Évangiles bibliques, il est fait mention d’une localité nommée ­Magdala, sur la rive du lac, et c’est sans doute la ville natale de la femme qui est si proche de Jésus : on l’appelle Marie de Magdala car elle en est originaire, presque tous les spécialistes en sont sûrs. Parmi les femmes dont le nom est mentionné dans le Nouveau Testament, une demi-douzaine s’appellent Marie, un prénom déjà fort répandu. Peut-être Marie Madeleine était-elle célibataire, peut-être était-elle veuve : cela expliquerait qu’elle porte le nom de sa ville natale et non celui d’un homme, comme c’était l’usage à l’époque.

 

Les fouilles effectuées dans la ­Magdala biblique n’ont guère suscité d’intérêt jusqu’au jour où les Légionnaires du Christ ont exhumé de nouveaux vestiges. Le centre d’accueil des pèlerins n’est toujours pas achevé, mais des foules de visiteurs se pressent pour voir les découvertes archéologiques de ­Magdala. Les pierres dégagées révèlent un marché aux poissons, des installations portuaires et des bains rituels juifs, ­témoignages d’une petite ville prospère. La pièce maîtresse est une synagogue vieille de deux mille ans.

 

Parmi les soubassements et les rangées de gradins, les archéologues ont dégagé quelques mètres carrés de sols en ­mosaïque finement travaillés. Un bloc de calcaire est orné de reliefs représentant des symboles du Temple de Jérusalem détruit par les Romains en 70. « Jésus a dû s’asseoir sur ces marches avec ses disciples, c’est ici qu’il a prêché, c’est ici que Jésus et Marie Madeleine se sont rencontrés », assure Celine Kelly, qui se tient à l’endroit même où se trouvait jadis la grande salle de prière de la synagogue. Cette religieuse irlandaise anime depuis 2015 des séminaires au centre Magdala.

 

Les sceptiques ont longtemps pensé qu’il n’y avait pas de synagogues en Galilée à l’époque de Jésus. Les passages bibliques indiquant que Jésus prêchait dans des temples juifs sur la rive du lac de Tibériade relevaient selon eux de l’invention pure. Les ruines de Magdala sont la preuve que les Évangiles disaient vrai. Les pierres ne livrent toutefois ­aucune information sur Marie Madeleine – tout ce que l’on sait d’elle provient d’écrits de croyants. Il n’y a pas d’autre témoignage sur sa vie, pas de mention par un historien romain, pas d’inscription funéraire.

 

Et les sources d’inspiration religieuse ne donnent qu’une image floue de sa personne : c’était une femme économiquement indépendante, peut-être même fortunée, qui a rejoint le mouvement de Jésus. Elle le soutenait financièrement, lui et ses disciples. « Souvent, il s’agissait d’objets du quotidien – de nouvelles sandales ou quelque chose à manger », explique sœur Celine.

 

Peut-être parce qu’elle devait sa nouvelle vie à Jésus, on dit que la femme de Magdala lui était dévouée : « Sept démons étaient sortis d’elle », dit l’Évangile de Luc. Jésus l’aurait-il guérie de troubles psychiques ?

 

Contrairement à certains disciples masculins, elle semble n’avoir jamais douté de Jésus. Selon la Bible, elle se trouve à ses côtés lorsqu’il est crucifié à Jérusalem, elle fait partie de ceux qui veillent à ce que son corps soit inhumé correctement avant le début du sabbat. À la fin du sabbat, Marie Madeleine est la première à assister au miracle sans doute le plus prodigieux du christianisme : la résurrection. Le tombeau est vide, et elle aperçoit un homme qu’elle prend pour le jardinier. C’est ce que nous dit l’Évangile de Jean. Lorsque Jésus l’appelle par son nom, elle le reconnaît, et il lui ordonne : « Va trouver mes frères pour leur dire que je monte vers mon Père. »

 

Quoi que l’on pense de cette histoire, c’est sur elle que se fonde la nouvelle religion : Jésus, ressuscité des morts, se montre comme homme et Dieu. Et ­Marie Madeleine est, selon les évangiles qui en font mention, le premier témoin à l’annoncer : « J’ai vu le Seigneur. »

 

Cela n’avait pas échappé à certains docteurs de l’Église des siècles suivants qui la désignaient sous le nom d’Apostola apostolorum, « apôtre des apôtres ». D’autres trouvaient manifestement ­inconvenant qu’une femme pût prendre une telle importance. Il leur restait juste à trouver une astuce pour dévaloriser cet épisode fâcheux.

 

Pour ôter à Marie Madeleine l’importance que lui accordent les Écritures, Ève pouvait être utile : ce n’était sans doute pas un hasard si le péché originel était imputable à une femme. Grégoire de Nysse eut vite fait de mettre les deux femmes sur le même plan : « Puisque c’est par une femme que fut inaugurée la séparation d’avec Dieu par la désobéissance, il convenait qu’une femme fût aussi le premier témoin de la résurrection afin que la catastrophe qui avait résulté de la désobéissance fût redressée par la foi dans la résur­rection », écrit le théologien de Cappadoce au ive siècle. Autre important sophiste : Pierre Chrysologue. L’évêque de Ravenne affirme au Ve siècle que l’apôtre Marie a annoncé la bonne nouvelle de la résurrection, « non en tant que femme, mais en tant que symbole de l’Église ». Car, en d’autres occasions, elle serait restée silencieuse, comme il se doit : « Comme elle se tait en tant que femme, elle parle et annonce en tant qu’Église. »

 

D’un point de vue historique, des hommes comme Grégoire et Pierre possèdent un avantage décisif : ils se trouvent du côté des gagnants. Leurs écrits ont été conservés. Ceux des perdants, en revanche, ont été dissimulés au peuple, sont tombés dans l’oubli ou ont complètement disparu. « Nous avons toutes les raisons de croire que beaucoup de traditions et d’informations sur la contribution des femmes aux débuts du christianisme se sont perdues », en conclut Elisabeth Schüssler Fiorenza, professeure à la faculté de théologie de l’université Harvard.

 

L’une de ces femmes s’appelait ­Marcellina. Elle vécut d’abord à Alexandrie, prit la tête d’un groupe chrétien et s’installa à Rome vers 160. Elle se référait expressément à Marie Madeleine. Marcellina prêchait la justice sociale et vénérait, outre Jésus, des philosophes grecs comme Platon et Aristote. Mais tout ce que l’on sait de Marcellina provient des écrits de ses détracteurs, à commencer par l’évêque Irénée de Lyon, à l’opinion fort tranchée : « Elle causa la perte d’un grand nombre. » Contre les hérésies est le titre de l’ouvrage en cinq volumes dans lequel Irénée traite de ceux qui, selon lui, répandent des doctrines mensongères. Rédigé autour de 180, Contre les hérésies devint l’une des œuvres les plus marquantes de l’histoire de l’Église primitive. Le mot « hérésie » signifiait à l’origine « choix », « action de prendre », mais le terme était désormais connoté : la voie que les autres avaient choisie était jugée fausse ou mauvaise.

 

Cette condamnation s’étendit au mouvement montaniste : « Dans cette communauté charismatique, les femmes et les hommes étaient égaux », explique ­Peter Lampe, un théologien de l’université de Heidelberg qui a fait de nombreuses recherches sur le montanisme 4. Ce mouvement s’était répandu à partir du IIe siècle tout autour de la Méditerranée, avant de péricliter au milieu du vie siècle. « À un moment donné, tout indiquait que cette forme charismatique du christianisme avait une chance de devenir la version dominante de la foi chrétienne dans l’Empire romain », ­observe Lampe.

 

 

S’il en fut autrement, on le doit surtout à Constantin Ier. Couronné empereur romain en 306, il préside à la transformation du christianisme en religion d’État. Soutenue par l’empereur, l’Église devient une institution puissante. Mais, d’abord, Constantin fait cesser les querelles entre croyants.Il charge Eusèbe de Césarée, un évêque de confiance, de faire confectionner 50 bibles précieuses à usage ecclésiastique « sur du parchemin de bonne facture » et contenant les écrits « qui te semblent les plus nécessaires ». C’est un pas de plus vers le canon que constitue le Nouveau Testament.

 

Pour le remercier de cette faveur, ­Eusèbe rédige une biographie excessivement élogieuse de l’empereur. Constantin a « apaisé les disputes et unifié l’Église de Dieu ». Il a combattu la « discorde exécrable et funeste des hérétiques » et « ordonné que les livres des hérétiques soient recherchés » dans tout l’empire.Désormais, il devenait dangereux d’être surpris en possession d’œuvres telles que l’évangile de Marie. Beaucoup des écrits apocryphes ne nous sont parvenus que parce qu’ils furent cachés, par exemple dans une jarre en terre cuite scellée.

 

L’histoire le montre, des écrits tels que l’évangile de Marie ne furent pas d’emblée apocryphes – donc « secrets ». Beaucoup de temps s’écoulera avant que l’on décrète officiellement lesquelles des histoires étaient vraies ou fausses.

 

Puis la sévérité s’installe : « Ce sont les sources du salut », annonce en 367 ­Athanase, le patriarche d’Alexandrie, à propos d’un canon du Nouveau Testament comprenant 27 livres. « Que personne n’y ajoute ni en retranche. » Pour les femmes encore actives dans les Églises à ce moment-là, la situation ­devient critique. « Au cours du IVe  siècle, à l’époque où le christianisme dans l’Empire romain devient un facteur de puissance, les femmes rencontrent de grandes difficultés, elles ne peuvent plus exercer de fonctions », explique Silke Petersen, théologienne protestante à l’université de Hambourg. Mais « le christianisme n’a fait que perpétuer la misogynie antique ».

 

Un érudit chrétien peut désormais dénoncer comme hérésie tout exercice d’un ministère par une femme. Ainsi, après avoir épluché l’Ancien Testament, Épiphane de Salamine écrit triomphalement vers 375 : « Nulle part une femme n’a exercé de fonctions sacerdotales. » Et cela doit rester ainsi car « les femmes sont instables, inclinées à l’erreur, et ont l’âme basse ». Les catholiques et les orthodoxes vénèrent encore cet homme comme un saint et un docteur de l’Église.

 

Éphrem le Syrien, autre Père de l’Église, vécut au ive siècle en ne s’alimentant que de pain d’avoine, de légumes et d’eau. Ce petit homme maigre doué d’une grande force de volonté était aussi un habile prédicateur. Il diffusait son message de foi par des hymnes et des poèmes ; on le surnommait « la harpe du Saint-Esprit ». Dans ses commentaires ­bibliques, il démolit Marie Madeleine : il l’assimile à deux autres figures féminines, Marie de Béthanie et une « pécheresse » sans nom évoquée dans l’Évangile de Luc. La « pécheresse » est une femme repentie qui mouille les pieds de Jésus de ses larmes, les essuie avec ses cheveux, les couvre de baisers et répand sur eux du parfum. Jésus dit alors à la femme : « Tes péchés sont pardonnés. » Mais lesquels ?

 

 

En 591, Grégoire le Grand, le plus puissant des premiers papes, reprend la falsification d’Éphrem. Il intègre à la doctrine ecclésiale le fait que Marie de ­Magdala et la pécheresse repentie sont une seule et même personne. C’en est fait de sa réputation. Les sept démons que Jésus aurait expulsés de Marie incitent le pape à affabuler : « Puisque sept jours suffisent à embrasser l’ensemble du temps, le chiffre sept figure à bon droit l’universalité. » Une seule conclusion, selon Grégoire : « Marie a eu en elle sept démons, car elle était remplie de tous les vices. » Puis il affabule sur la beauté de ses cheveux et sur son parfum. Pas besoin de justifier ses dires – il est pape après tout. Voilà comment naît l’idée que la sainte femme a été une prostituée. Le modèle chrétien de l’Apostola apostolorum est ravalé au rang de pénitente.

 

Et c’est ainsi que cette femme éveille les fantasmes masculins. Dès la fin du Moyen Âge, les artistes voient en elle un modèle idéal : elle leur permet de mettre en scène un corps féminin voluptueux tout en prétendant ne représenter que ce qui est inscrit dans les Livres saints. Chez le grand sculpteur du XVe siècle Tilman Riemenschneider, les formes de Marie sont encore en grande partie dissimulées sous sa splendide chevelure bouclée. Mais, par la suite, la peau apparaît davantage, et, au XIXe siècle, chez le peintre français Jules-Joseph ­Lefebvre, la « pécheresse » n’est autre qu’une femme provocante. Voilà jusqu’où a chuté l’annonciatrice de la foi, la cheffe religieuse des premiers temps du christianisme. Éphrem le Syrien et Grégoire le Grand ont fait du beau travail. Ce n’est qu’en 1969 que l’Église catholique se résout à retirer de son calendrier liturgique les élucubrations des deux anciens. Mais beaucoup de fidèles l’ignorent toujours aujourd’hui.

 

À la fin de 1945, en Haute-Égypte, deux frères creusent le sol à la recherche de sébakh, une terre riche en nitrates, pour fertiliser leurs champs. Soudain, la houe du cadet heurte quelque chose de dur : c’est une grande jarre en terre cuite. Ont-ils découvert un trésor ­enfoui ? Après quelques hésitations, ils cassent la jarre et n’y trouvent qu’un tas de vieux écrits. Mais, pour les archéologues et autres chercheurs, cette découverte près du village de Nag Hammadi vaut plus que de l’or. La jarre contenait treize codex ou livres de papyrus reliés, renfermant des évangiles et des apocalypses, des prières et d’autres écrits. Ils furent copiés vers 350 ; on ignore qui les a cachés et quand.

 

Marie Madeleine occupe une place prééminente dans les papyrus de Nag Hammadi. L’évangile de Philippe évoque le lien étroit qui existait entre elle et Jésus. On l’appelait « sa compagne », dit le texte, qui précise : « Quant à Marie Madeleine, le Sauveur l’aimait plus que tous les disciples et il l’embrassait souvent sur la bouche. »

 

L’évangile de Philippe date sans doute de la fin du IIe siècle, voire plus tard, longtemps après la mort des personnes dont il est question. Il est peu probable que l’auteur inconnu ait eu connaissance de quelque vérité biographique omise dans tous les évangiles précédents. « Il ne fournit pas la preuve que Jésus était ­marié », ­estime Karen King, théologienne à Harvard. Cette spécialiste mondialement reconnue du christianisme ancien est d’autant plus prudente qu’elle a déjà été mystifiée.

 

En 2012, elle fait sensation en présentant un fragment de papyrus de la taille d’une carte de visite qui est parvenu entre ses mains. Y figurent le nom Marie puis les mots suivants : « Jésus leur dit “ma femme”. » King baptise le fragment de papyrus « évangile de la femme de Jésus » mais reste prudente dans son interprétation. Comme l’évangile de Philippe, il « ne prouve pas que le Jésus historique ait été marié ». Dans le cadre des différends sur le rôle des femmes au début du christianisme, le texte était destiné à montrer, selon elle, que celles-ci « étaient dignes et capables d’être ses disciples ». Des analyses scientifiques, dont deux datations au carbone 14, semblent confirmer l’authenticité du papyrus. D’autres universitaires expriment toutefois des doutes. King en est arrivée elle-même à la conclusion qu’il s’agissait d’un faux, même si elle n’en est « pas absolument certaine ».

 

La légende selon laquelle Marie de Magdala était à tout le moins la bien-­aimée de Jésus circule dans certains ­milieux chrétiens depuis des siècles. Chez les cathares, on la disait la concubine du Christ. Mais fort peu de docu­ments nous sont parvenus de cette secte médiévale, l’Église du pape s’étant acharnée sur elle. Au XIIIe siècle, un chroniqueur notait : « Dans des réunions secrètes, on enseigne que Marie Madeleine était l’épouse du Christ. »

 

 

Dans son best-seller Da Vinci Code, Dan Brown évoque une Sainte ­Famille pas si sainte que cela : la dynas­tie mérovingienne descendrait directement de Jésus et de Marie de Magdala, et leurs descendants vivraient encore parmi nous. Chaque 22  juillet, à Saint-Maximin-la-Sainte-Baume, le crâne présumé de Marie Madeleine est porté en procession dans les rues. Le reste de l’année, il repose dans la crypte de la basi­lique de cette petite ville de ­Provence.

 

Comme pour la plupart des reliques, il est impossible de vérifier l’authenticité de ces ossements. Et le voyage de Marie en France relève lui aussi sans doute de la légende : des juifs l’embarquent avec d’autres chrétiens sur un bateau sans voiles ni rames pour les faire périr. Mais Dieu les sauve, leur faisant traverser la mer jusqu’à Marseille. Plus tard, Marie décide de se retirer du monde dans une grotte du massif de la Sainte-Baume, non loin d’Aix-en-Provence. Les pèlerins affluent toujours aujourd’hui dans ce qui fut, dit-on, la dernière demeure terrestre de la femme de Magdala.

 

L’Osservatore Romano, le quotidien du Vatican, en convenait récemment : l’Église a un problème avec les femmes. En octobre 2018, le père jésuite américain Matt Malone y faisait état d’une enquête réalisée à sa demande auprès de plus de 1 500 femmes catholiques aux États-Unis. Pour Malone, les résultats sont « préoccupants » : « Les femmes ne se sentent pas bien accueillies dans l’Église, parce qu’elles ne se voient pas à des fonctions d’autorité ou de direction. » Mais, chez les catholiques, les femmes n’exerceront pas le sacerdoce de sitôt. Le Vatican reste inflexible, tout comme l’Église orthodoxe et, jusqu’à il y a peu, l’Église anglicane. La Congrégation pour la doctrine de la foi a rappelé encore récemment l’impossibilité canonique absolue de procéder à l’ordination sacerdotale de femmes.

 

Le Vatican invoque parmi ses arguments le fait que l’ordination de femmes serait contraire à la tradition. Mais est-ce vrai ? « Si l’on peut prouver que des femmes officiaient dans le christianisme primitif, l’argument de la tradition ne tient pas », objecte la théologienne protestante Silke Petersen. Elle sait que ses consœurs catholiques abordent ces questions avec prudence de crainte que Rome ne leur retire leur habilitation à enseigner la théologie.

 

Si les femmes n’avaient pas été évincées des positions dirigeantes de l’Église, l’humanité aurait peut-être évolué différemment. Le christianisme ancien, avec ses mouvements souvent ésotériques, montre qu’une autre Église a été un temps possible, une Église plus axée vers la spiritualité personnelle que vers la mission et la conquête. Que ­serait devenu ce christianisme plus paisible si Constantin n’avait pas existé ? Petersen se garde bien d’idéaliser : « Si le christianisme n’était pas ­devenu une religion d’État, la question n’est pas de savoir s’il aurait été différent mais s’il aurait existé tout court. » Ce sont les structures de pouvoir qui ont permis à l’Église de se consolider et de s’affirmer.

 

Il arrive même parfois au Vatican de faire un pas en avant. En 2016, le pape François a établi par décret que ­Marie Madeleine était l’égale des apôtres masculins, en élevant au rang de fête liturgique le 22 juillet, qui n’était qu’un jour de « mémoire ». Pour Radio Vatican, ce petit geste est « un grand pas vers la recon­naissance du rôle des femmes dans l’Église ». Mais, si l’on se fie à ce que dit l’ancien papyrus de cette Marie de Magdala, il devrait y avoir des papesses depuis bien longtemps.

 

— Cet article est paru dans Der Spiegel le 22 décembre 2018. Il a été traduit par Catherine Livet.

Notes

1. Par extension, « apocryphe » en est venu à désigner un texte que l’Église ne considère pas comme sacré et ne reconnaît donc pas comme canonique.

2. Traduit du copte par Émile Amélineau en 1895 (Équinoxis, 2013).

3. Le comportement du fondateur de la Légion du Christ, Marcial Maciel, a durablement entaché la réputation de cette congrégation présente sur quatre continents. Non content d’avoir mené une double vie et été toxicomane, ce prêtre mexicain s’est rendu coupable de viols et d’agressions sexuelles, y compris sur ses propres enfants. Il est décédé en 2008.

4. Fondé au IIe siècle par le prophète Montanus sur le territoire de l’actuelle Turquie, le montanisme se réclame essentiellement de l’Évangile selon Jean.

LE LIVRE
LE LIVRE

L’Évangile de Marie, Myriam de Magdala de Jean-Yves Leloup, Albin Michel. Le texte original a été rédigé en grec, probablement au IIe siècle. En 1896, une version lacunaire de ce manuscrit, transcrite en dialecte copte, a été trouvée au Caire. Elle est conservée au Musée égyptien de Berlin. , 2000

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