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Nous sommes tous des primates !

Les facultés d’empathie développées par les chimpanzés, mais aussi le sens de l’équité dont témoignent des singes moins proches de nous, confirment l’enracinement animal de nos comportements moraux. Pourtant, comme nous invite à le penser le philosophe Richard Joyce, la messe n’est pas dite.


Nombre de critères ont été avancés pour définir ce qui fait de nous des humains : le langage, le maniement des outils ou la conscience, et bien d’autres. Sous l’impact des découvertes scientifiques, la plupart se sont effondrés ou ont perdu leur caractère exclusif. Le chimpanzé est capable d’apprendre une forme de langage simple ; diverses espèces animales, des singes aux vautours en passant par les otaries, savent manier des outils. Et l’on présume désormais que les grands singes, les dauphins et, plus récemment, les éléphants d’Asie possèdent une conscience. Face à cette érosion de notre spécificité, l’un des rares traits de caractère nous restant en propre serait le sens moral. Dans son excellent et stimulant Primates et philosophes, Frans de Waal examine la question de l’origine de la morale en se penchant sur le comportement de nos plus proches cousins [lire aussi  l’analyse de ce livre par John Gray dans « L'instinct moral est inné »]. De Waal a révolutionné notre compréhension du comportement des primates. Il a distillé ses découvertes dans une série d’ouvrages de vulgarisation qui ont connu un grand succès, comme Le Singe en nous et Quand les singes prennent le thé (1). Dans Primates et philosophes, dont le noyau est un résumé de conférences données à Princeton, son ambition est double. Il veut d’abord nous convaincre que les primates, et les grands singes en particulier (gorilles, chimpanzés, orangs-outangs et nous-mêmes), ont des comportements susceptibles d’être interprétés comme un produit de la morale. Ces données lui servent ensuite à démolir ce qu’il appelle la « théorie du vernis ». Selon cette idée, qu’il fait remonter au biologiste britannique T. H. Huxley, la morale humaine ne serait qu’une mince couche de « vernis » sur un fond d’égoïsme et de brutalité – point de vue impliquant une discontinuité fondamentale entre les humains et nos plus proches parents. En d’autres termes, l’objet du débat n’est pas seulement de savoir comment nous sommes devenus des êtres moraux, mais de savoir ce que nous sommes réellement. La question clé abordée par de Waal est de savoir si les animaux non humains « possèdent des facultés pour l’exercice de la réciprocité et de la vengeance, pour l’imposition de règles sociales, pour la résolution des conflits, pour la sympathie et l’empathie ». Si la morale requiert toutes ces caractéristiques, comme il le rappelle, il aborde plus précisément le cas de l’empathie. Soulignant la relative pauvreté des recherches sur ce type de comportements chez les animaux – par comparaison avec d’autres domaines comme le maniement des outils –, de Waal fournit une série d’exemples chez les chimpanzés, allant de l’anecdotique à l’expérimental. Il rappelle le cas désormais classique de Kuni, cette femelle bonobo qui tente de sauver un étourneau [pour les détails, lire l’article de John Gray « L'instinct moral est inné »]. Il est difficile d’interpréter ce comportement autrement que comme une manifestation d’empathie à l’égard d’un membre d’une autre espèce.

Théorie de l’esprit et consolation chez les grands singes

  L’empathie suppose de posséder une « théorie de l’esprit » : l’animal doit pouvoir comprendre que l’autre connaît comme lui pensées et émotions. Voici près de trente ans, de Waal montra qu’après un combat entre deux chimpanzés, un troisième, étranger à l’affrontement, peut venir mettre son bras autour du vaincu, dans un geste apparent de consolation (2). Ce phénotype est limité aux grands singes, mais nombre de primates manifestent une faculté de « réconciliation » : on voit les deux combattants se panser mutuellement. L’argumentation est convaincante : chez les grands singes, la consolation est l’un des indices d’un certain degré de conscience de soi et d’une forme de théorie de l’esprit. En considérant comme équivalents certains aspects du comportement humain et ceux d’autres grands singes, de Waal réinterprète aussi notre propre conduite, en soutenant que la rationalité ne joue qu’un faible rôle dans la décision spontanée d’un humain d’agir de manière altruiste. Au contraire, estime-t-il, c’est une émotion brute, non retravaillée, qui entre en jeu, nous rapprochant ainsi davantage de nos cousins animaux que les philosophes et les psychologues ne l’ont cru jusqu’à présent. En principe, cette hypothèse devrait pouvoir être testée, en particulier en ayant recours à un environnement virtuel. Des amateurs de jeux vidéo du monde entier sont peut-être en train de la tester en ce moment même. Les autres auteurs de Primates et philosophes jugent « stupide » la « théorie du vernis » et soutiennent que de Waal s’acharne sur un cadavre. À quoi celui-ci rétorque que le cadavre bouge encore, et que l’idée imprègne toujours largement les sciences de la vie et les sciences sociales. « Il est urgent de passer d’une science qui met l’accent sur l’égoïsme étroit des motivations à une autre qui considère le moi comme enchâssé dans l’environnement social et défini par lui », conclut-il. Plusieurs des thèmes de Primates et philosophes sont abordés avec bien plus de rigueur philosophique dans un livre du philosophe au
stralien Richard Joyce, The Evolution of Morality (3). Après avoir soutenu que le « comportement secourable » est au cœur du sujet, il nous livre quelques définitions strictes, en démêlant soigneusement les nuances qui séparent des concepts comme l’aide, le « sacrifice reproductif (4) » et l’altruisme. Dans un chapitre clé, Joyce critique le type de position défendue par de Waal : aux yeux du philosophe australien, les autres animaux n’ont aucune notion de ce que sont pour nous la transgression, l’interdit ou la punition méritée, toutes choses qui, pense-t-il, sont des composantes essentielles de la morale. Sa conception de l’évolution de la morale accorde au langage un rôle central dans la formation et la transmission de cet ensemble de catégories mentales. Pas de langue, pas de morale ! S’il devait lui répondre, de Waal invoquerait sans nul doute l’existence bien réelle de la punition et de l’interdit dans nombre de sociétés animales, notions dont les chimpanzés au moins semblent avoir une pleine conscience, et il réitérerait sa thèse : le langage est né de la morale, et non l’inverse [lire à ce sujet l’entretien avec Sarah Blaffer Hrdy]. Pour l’heure, il est difficile de voir comment on pourrait concevoir des expériences – réelles, non seulement de pensée – susceptibles de départager ces hypothèses rivales. Or c’est en fin de compte l’expérimentation, et non l’argumentation, qui déterminera la justesse de l’une ou l’autre de ces conceptions – ou les invalidera toutes les deux.  


« Nettoyer les toilettes avec le drapeau national, c’est mal »

  La démarche de Joyce est stimulante. Il sait ne pas rendre pesante son érudition : ses arguments philosophiques s’appuient sur une connaissance approfondie des problématiques, mais aussi de la littérature empirique et théorique sur diverses formes de sélection naturelle et sur la présence ou non d’éléments de morale chez les animaux. En règle générale, Joyce réussit très bien à mettre la philosophie à la portée d’un lecteur ordinaire, exploitant des exemples de jugements moraux à la fois frappants et inattendus (« nettoyer les toilettes avec le drapeau national, c’est mal »). Sa manière audacieuse, exempte de jargon, rend cet important travail accessible au profane. Comment les penseurs ont-ils développé le cadre théorique permettant de comprendre l’évolution des comportements sociaux ? C’est le sujet traité par Lee Alan Dugatkin dans un mince volume, The Alstruitic Equation (5). Spécialiste du comportement animal à l’université de Louisville, il décrit l’œuvre et les idées des personnages qui ont joué un rôle clé dans notre conception des bases génétiques de l’altruisme : Charles Darwin, T. H. Huxley, Piotr Kropotkine, W. C. Allee, J. B. S. Haldane, George Price (6) et, surtout, le regretté Bill Hamilton. Leur travail a donné toute son ampleur à l’idée moderne de « sélection de parentèle » : les individus qui possèdent certains gènes en commun subissent une même pression de sélection (positive ou négative) et auront en fin de compte tendance à se favoriser mutuellement, en observant en particulier un comportement « altruiste » [lire l'encadré « L’altruisme envers ses proches »]. Dugatkin tente d’expliquer certains des choix scientifiques de ses héros par des éléments de contexte. Dans le cas de l’anarchiste Kropotkine (7) et du socialiste pacifiste Allee (8), l’insistance sur la relation de réciprocité était intimement liée aux convictions politiques. Mais cette approche biographique ne livre qu’un éclairage limité et finit par tourner court : ni le stalinisme naïf d’un Haldane (9) ni le brillant individualisme d’un Hamilton – bien plus intéressé par les insectes que par la politique – ne nous éclairent sur leur démarche scientifique. Grande figure de la biologie évolutionniste du XXe siècle, le Britannique Bill Hamilton a formulé en 1963 ce qu’on a pu appeler « le e = mc2 de la biologie de l’évolution ». La règle de Hamilton stipule que l’altruisme sera retenu par l’évolution quand le coût c généré par l’action altruiste est inférieur au bénéfice b enregistré par l’autre, multiplié par le degré de parenté r des deux individus. En d’autres termes, si une espèce particulière est régie par un équilibre écologique conduisant des individus apparentés à beaucoup se fréquenter, l’altruisme a de bonnes chances d’être retenu par l’évolution. Cette hypothèse est fortement étayée par l’exemple des insectes sociaux. Les conditions dans lesquelles l’altruisme peut s’inscrire dans les gènes sont définies par la formule rb – c > 0, si simple et si élégante que même les réfractaires aux mathématiques peuvent en saisir le sens biologique.  

L’enfant a un sens très développé de ce qui est « juste », surtout pour lui

  Mais ces trois ouvrages ont pour même défaut de négliger la question du développement de l’empathie, de la morale ou de l’altruisme chez l’enfant. Le grand éthologue hollandais Niko Tinbergen l’avait souligné : pour comprendre un comportement donné, il faut analyser ses causes proximales (immédiates), son impact adaptatif (10), comment il a évolué et comment il se modifie au cours du développement de l’individu. Ce dernier point est particulièrement important chez l’homme car l’enfant fait preuve d’un sens moral très développé, surtout dans sa perception de ce qui est « juste » [lire l'encadré « La morale au berceau »]. Cette attitude profondément ancrée peut nous aider à comprendre l’évolution de la morale. Non qu’il y aurait un lien fonctionnel entre les stades de développement par lesquels passe l’enfant [l’ontogenèse] et le façonnage du comportement et de la morale au cours de l’évolution de l’espèce humaine [la phylogenèse] : la formule de Haeckel, « l’ontogenèse récapitule la phylogenèse », n’est pas vraie pour le développement anatomique et il serait surprenant qu’elle s’applique aux facultés morales (11). Mais il existe peut-être un lien en sens inverse : le comportement de l’enfant peut nous éclairer sur celui d’organismes non humains. De Waal et Sarah Brosnan ont ainsi publié un article sur la réaction de singes capucins à ce que ces auteurs appellent une « rémunération inégale ». On apprend aux singes à remettre à l’expérimentateur un jeton en plastique. En échange, ils reçoivent quelque chose à manger : selon la forme du jeton, cela peut aller d’un morceau de concombre (valeur faible) à du raisin (valeur forte). Les singes sont testés par couple. Chacun peut observer l’issue de l’échange (ou du « travail ») réalisé par leur partenaire. Après quoi, on modifie la situation : un singe reçoit de la nourriture dans les mêmes conditions qu’auparavant, tandis que l’autre bénéficie d’un traitement anormalement favorable – une grappe de raisin pour un jeton ne valant qu’un morceau de concombre. Le résultat est frappant : les singes moins bien payés de retour cessent de jouer le jeu, refusant l’échange inégal ou rejetant le morceau de concombre en échange du jeton correspondant. Le rejet est encore plus net si l’on offre de la nourriture à l’autre singe sans lui imposer aucun échange. Apparemment, les capucins ont compris ce que l’on attendait d’eux et refusent de participer si l’un des leurs tire avantage d’être en dehors du système. Ils tiennent à ce que tout le monde respecte les mêmes règles (12).  

Seuls les singes lésés protestent contre l’iniquité

  Frans de Waal et le philosophe Philip Kitcher sont d’accord pour dire que cette expérience frappante ne témoigne pas pour autant d’un véritable sens de l’« équité », car seuls les singes lésés protestent contre l’inégalité de traitement ; les individus privilégiés, eux, semblent tout à fait contents de la situation. Mais c’est passer à côté de la question. Tout d’abord, chez les humains, la quasi-totalité des protestations contre l’inégalité émanent d’individus exploités et lésés, pas des privilégiés et des riches (quelle qu’en soit la raison, ces derniers ne laissent pas ce genre de sentiments – s’ils les éprouvent – les conduire à l’action). Plus important, la réaction des singes capucins touchera de près les parents qui ont deux jeunes enfants : l’un des deux viendra toujours se plaindre qu’une décision est « injuste » s’il n’a pas reçu le même traitement que son frère ou sa sœur. Il est rare qu’un enfant favorisé prenne le parti de sa sœur ou de son frère défavorisé ; comme les singes capucins, les enfants sont en revanche extrêmement sensibles à toute dépréciation de leur position par rapport à celle des autres. Ce n’est pas surprenant – après tout, nous sommes tous des primates. Un autre point soulevé par Richard Joyce pourrait générer nombre de recherches fécondes : la transmission de la morale chez les humains et, potentiellement, chez les autres grands singes. Il n’existe pas de « gène de la morale » : c’est là au moins une certitude. Mais la morale pourrait être inscrite dans le génome, si elle naît de l’activité d’un ensemble particulier de neurones, eux-mêmes produits par une série complexe d’interactions entre les gènes, le développement de l’individu et l’environnement, tout comme le langage est « inscrit » dans nos gènes. Ou bien la morale pourrait être simplement partie intégrante de la structure sociale, comme telle ou telle langue humaine, et être assimilée passivement du simple fait que l’individu se développe dans un environnement donné. Le fait que toutes les sociétés humaines ont des caractères communs, comme la morale, viendrait de ce que toutes les sociétés humaines, comme tous les individus, descendent d’une lignée remontant à un petit groupe originel de premiers Africains. Tout ce que ces ancêtres-là pouvaient faire – parler, peindre, pratiquer la morale –, nous continuerions à le faire grâce à la transmission culturelle. Dernier élément de cette problématique, élément qui traduit les différences réelles entre les autres animaux et nous, la morale fait aussi l’objet d’un enseignement conscient, délibéré, qui s’adresse avant tout aux enfants. Contrairement à tous les autres animaux, les humains enseignent. Enseigner ne semble pas nécessaire au maniement des outils (les chimpanzés se débrouillent très bien par l’imitation) ou à l’apprentissage du langage (les bébés se contentent d’écouter et de babiller), mais pourrait être essentiel à la transmission des valeurs. Pour une bonne définition du propre de l’homme, peut-être faudrait-il rebaptiser notre espèce Homo didacticus. Tester ces hypothèses et développer de nouvelles explications théoriques, voilà autant de défis pour l’étude du comportement des humains et des primates au XXIe siècle. Chacun à sa manière, ces trois ouvrages nous fournissent des pistes de grande valeur sur les moyens de mener à bien ce programme.
Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 27 avril 2007.
LE LIVRE
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Primates et philosophes de Ce que ressentent les animaux, Le Pommier

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