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Sarance n’est plus

Pirates, marchands et artistes se croisent et s’affrontent dans la Renaissance semi-imaginaire de Guy Gavriel Kay.

Depuis Tigane (paru en 1990) le Canadien Guy Gavriel Kay explore le genre littéraire qu’il a inventé, celui de la « fantasy historique ». Les mondes, les époques, les personnages qu’il crée sont des transpositions de notre monde à certaines périodes. Ils donnent au lecteur l’impression d’évoluer dans un univers parallèle où chaque détail repose sur une recherche historique sans faille, mais où les noms et parfois les faits eux-mêmes sont légèrement différents. Dans son dernier livre, nous voilà sur la rive nord de la Méditerranée, au début de la Renaissance. On y retrouve la brillante Venise – rebaptisée Séresse –, ses marchands, ses artistes, mais aussi ses ambassadeurs subtils et sa ­diplomatie retorse. Plus à l’est, Sarance (Byzance) est tombée une génération plus tôt aux mains des Asharites (l’équivalent des musulmans), dont les armées se font de plus en plus menaçantes. Entre les deux, un chapelet de cité
s et de territoires disputés ou à la ­loyauté fluctuante : Dubrava (Dubrov­nik), Senjan et ses pirates, la Sauradie (plus ou moins l’Albanie). Une multitude de personnages issus de ces contrées à moitié imaginaires se croisent, s’affrontent, se retrouvent, s’espionnent et s’aiment (parfois tout cela à la fois). Dans ses précédents ­romans, Guy ­Gavriel Kay a eu tendance à surtout mettre en scène les grands et les puissants (des princes, des empereurs, des rois…). Il a expliqué avoir ­voulu cette fois privilégier les gens ­ordinaires. Sans vraiment y ­parvenir : califes et empereurs sont certes relégués au second plan, mais les personnages principaux, sans être des aristocrates, n’ont rien d’ordinaire. Il n’est pas sûr, du reste, que s’ils l’avaient été on lirait ce roman avec ­autant de plaisir. Dans un article du quotidien ­canadien The Globe and Mail, l’écrivain David Hobbs ­reproche au roman de ne pas avoir ­répondu à ses attentes et regrette de ne pas y avoir ­croisé sorciers, trolls et dragons. Il faut dire que la quasi-absence de ­magie reste l’une des grandes singularités des livres de Kay. Dans Enfants de la terre et du ciel, elle ne se ­manifeste que subtilement. Le personnage de Danica, par exemple, entend la voix (et les conseils) de son grand-père défunt. Le plus étonnant de ces moments d’intervention surnaturelle est une résurrection, nimbée de mystère et de nécessité à la fois, dans laquelle Kay glisse une discrète allusion à l’un de ses précédents romans, Le Chemin de Sarance. Celui-ci se déroulait dans le même cadre géographique, mais presque un millénaire plus tôt. À la faveur d’un objet qui avait joué dans ce roman un rôle déci­sif et qui soudain resurgit de terre sans que personne, hormis bien sûr ses fidèles lecteurs, puisse en deviner le sens, Kay nous invite non seulement à le (re)lire, mais aussi à réfléchir au sens du temps qui passe. Plus exactement : au sens qui se perd à mesure que passe le temps.
LE LIVRE
LE LIVRE

Enfants de la terre et du ciel de Guy Gavriel Kay, L’Atalante, 2018

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