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Sayonara, Gangsters (5)

Entre science-fiction, traité philosophique, poésie et roman noir (entre autres), « Sayonara, Gangsters » est une œuvre d’une originalité sidérante. Books offre en avant-première les premiers chapitres de cet ouvrage qui a révolutionné la littérature nippone.

IV « POOPY »

1.

Ceux qui écrivent avec imagination
doivent être prêts à affronter le peloton d’exécution

C’est le poster sur la porte de l’ « école de Poésie » où j’enseigne.
Le célèbre précepte est concis et clair, il est également avéré.

2.

Mes slogans sont placardés côte à côte sur le mur des toilettes de l’« École de Poésie ».

Placez votre pisse dans la cuvette

Si votre poème ne fonctionne pas,
apportez-le chez le forgeron et qu’il
le mette en pièces à coups de marteau
Horace

J’espère que nos élèves agiront conformément à ces deux slogans.

3.

J’écris de la poésie depuis longtemps.
À l’âge de trois ans, j’ai rédigé mon premier poème avec un CRAYON dans le livre des dépenses de la famille tenu par ma mère.
Je voulais écrire un poème pour faire l’éloge de mon pot de chambre en plastique bien-aimé.
J’ignorais encore le principe avancé par les poètes de l’école classique pour qui tous les poèmes devraient commencer par le nom de Dieu ou par un nom représentatif de Sa dignité ; j’ignorais également la réfutation du « principe de d’Alembert » proposée par Valéry : « Tout poème n’ayant pas la précision de la prose ne vaut rien. »
J’étais un enfant de trois ans portant des couches, un enfant dont les parents espéraient qu’il cesserait de pisser au lit, avant de se résigner à ce qu’il n’en aille pas selon leurs souhaits.
Balayant de la main les colonnes de chiffres qui recouvraient les pages avec assez d’énergie pour les faire s’effondrer, j’écrivis cinq énormes lettres :

POOPY

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Je n’avais écrit encore que ce seul mot quand ma mère me découvrit assis dans un état de stupeur, agrippé à mon CRAYON.
« C’est “P”, pas “P”, gros bêta ! », s’écria ma mère.
« Ne t’ai-je pas dit de venir me chercher quand tu veux faire caca ? Quelle excuse pathétique pour un enfant ! »
Maman, je ne voulais pas faire caca, je voulais écrire un poème.

4.

J’écrivais et écrivais et n’arrêtais pas d’écrire.
À dix-sept ans, j’ai appris que j’étais un « Poète ».
C’est « Le Couloir » qui me l’a dit.

5.

Ce mec et moi devions rester debout dans le couloir.
Notre professeur d’histoire se ramena et s’arrêta devant moi.
« Alors, dis-moi, mon garçon, tu es sûr que l’homme qui a découvert l’Amérique en 1492 s’appelait Fausto Copi ? »
« Non. Excusez-moi, je me suis trompé. C’était Marlon Brando. »
« Tu resteras debout une heure de plus. »
Ensuite, notre professeur d’histoire s’est placé en face du mec.
« Tu maintiens que le drame écrit par Shakespeare en 1598 sur ordre de la reine Élisabeth Ire est intitulé Emmanuelle ? »
« Uhhhhhm », a gémi le mec. Un moment, il est resté bras croisés, plongé dans ses pensées ; puis un sourire séducteur a brusquement traversé son visage et il a murmuré quelque chose à l’oreille du professeur.
« Tu resteras debout jusqu’à demain matin ! »
C’est ainsi que le mec a passé les précieuses années de cette période difficile de la vie debout dans le couloir de l’école.
Tel un Juif qui a finalement trouvé la Terre promise, il n’a jamais bougé d’un pouce.
Le mec était toujours debout le jour où j’ai eu le bac. Comme les profs et les élèves passaient par là, il m’a interpellé joyeusement. « Hé, je suis le couloir ! »
« Salut. »
C’était dur de m’en aller avec mon bac en poche et de le laisser seul dans le couloir.
« Oh, je m’en fiche, a dit le mec. Tu comprends, j’ai réalisé que je suis le couloir. À vrai dire, ce n’est pas mal du tout d’être un couloir. De parler comme un couloir, je veux dire. Hé, écoute-moi… Je vais te confier quelque chose. Mon vieux, tu as ce qu’il faut pour être un poète, réellement. D’un point de vue holistique, c’est évident. »
Je regardais le mec fixement, toute mon énergie concentrée dans mes yeux.
À ce moment-là, il était pratiquement impossible de le distinguer du mur ; et j’avais l’impression que si mon attention se relâchait ne fût-ce qu’une seconde, je ne pourrais plus le localiser.
« Tu penses que j’ai ce qu’il faut pour être un poète ? »
Le mec a fait un bruit comme des chaussures pleines d’eau qui couinent. Il s’est écrié :
« Il y a toutes sortes de couloirs ! »
À l’évidence, il ne comprenait plus ce que je disais.
« La plupart des couloirs sont droits, mais quand ils tournent ils tournent à angle droit.
Si tu avances dans un couloir à l’envers, les gens nomment plafond l’endroit où tu marches. Ce qui implique que le plafond est aussi le couloir. Probable que tes chaussures couineraient si tu marchais sur le plafond. »
J’ai dit au revoir au couloir couinant.
J’avais appris que j’étais un poète.

À suivre…

LE LIVRE
LE LIVRE

Sayonara, Gangsters de Sayonara, Gangsters (5), Kodansha

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