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Sayonara Gangsters (6)

Entre science-fiction, traité philosophique, poésie et roman noir (entre autres), Sayonara gangsters est une œuvre d’une originalité sidérante. Books offre en avant-première les premiers chapitres de cet ouvrage qui a révolutionné la littérature nippone.

6.

Au fil des ans, j’ai écrit beaucoup de poèmes.

Cependant, mes poèmes ont toujours eu très peu de lecteurs. Si peu que c’en était pathétique.

Jusqu’à mes vingt ans, mes poèmes n’ont eu que trois lecteurs.

Le premier lecteur, c’était moi.

Je lisais très attentivement les poèmes écrits par moi, puis j’adressais une lettre d’admirateur à leur auteur.

Continuez de bien travailler et ne vous laissez pas décourager. Je suis convaincu que quelque chose de satisfaisant se présentera sur votre chemin. Vous avez ma parole d’honneur.

Isidore Ducasse n’a eu qu’un lecteur jusqu’à sa mort, et pourtant il est resté aussi courageux et déterminé que Tom Sawyer.

Au cours de l’histoire, soixante pour cent des poètes n’ont eu qu’un lecteur et on ne compte pas les poètes si dégoûtés de leurs œuvres qu’ils n’avaient aucune envie de les lire, même pas en rêve. S’il vous plaît, ne vous laissez pas abattre par le nombre limité de vos lecteurs. Au fait, quelque chose m’a troublé dans votre dernier opus. Dites-moi ce que cette « capote » représente exactement ? Si c’est une métaphore du « sexe aliéné », n’est-ce pas un brin facile ?

J’espère que tout va bien pour vous.

Cordialement,
Un lecteur

Le deuxième lecteur était ma mère.

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Chaque fois que j’écrivais un poème, je le lui postais, et en retour elle m’envoyait en recommandé une enveloppe avec des espèces.

Ma mère interprétait mes poèmes comme des demandes d’argent.

Le troisième lecteur était un homme qui se proclamait poète. Il affirmait que les poètes ne devraient jamais lire ce qu’ils ont écrit.

Nous lisions réciproquement nos poèmes, l’homme et moi.

Je consacrais beaucoup de temps à la lecture des « poèmes » de l’homme, je les lisais aussi consciencieusement que possible. Mais j’avais beau les lire et les relire, je ne savais jamais ni par où ou ni comment commencer.

« Tu dois faire des études approfondies si tu veux comprendre mes poèmes », disait l’homme.

Je doutais de jamais comprendre ses « poèmes » même si j’approfondissais mes études.

Les « poèmes » de l’homme ressemblaient plus à un code secret utilisé par une colonie de fourmis rendues stériles par un niveau fatal de radiations qu’aucun des poèmes qui me sont passés entre les mains.

« Hé, ça c’est l’envers. »

C’est toujours ce qu’il disait quand je m’attaquais à la lecture d’un de ses « poèmes ».

Sur le papier qu’il me tendait, il avait écrit cinq O et cinq X, et rien de plus ; je regardais leur disposition hasardeuse comme si les O et les X faisaient un match de foot, en me demandant quelle serait l’équipe gagnante.

« Hé, ça c’est aussi l’envers », disait l’homme avec une profonde tristesse dans la voix.

Je venais de retourner le « poème » et j’avais repris la lecture à zéro. Sur l’envers de la feuille de papier, il y avait une chenille verte collée avec une bande de cellophane. La chenille agitait follement ses pattes et braillait d’une voix étranglée par les larmes qu’elle préférerait être piétinée et écrasée plutôt que transformée en « poème ».

Chaque fois que l’homme me regardait lire l’un de ses travaux d’une traite de haut en bas, ou la retourner brusquement et le lire à l’envers, ou faire un trou au milieu de la feuille avec mon doigt, ou la plier pour fabriquer un avion en papier et le lancer en l’air, je voyais la déception et le désespoir envahir son visage.

Dans la mesure où l’homme n’était pas seulement l’auteur de ses « poèmes », mais aussi l’un des précieux lecteurs des miens, je faisais toujours de mon mieux pour lire ses productions littéraires de manière à le rendre heureux.

L’homme refusait catégoriquement de répondre à aucune question.

Une fois, je lui demandai bêtement : « Quel est le thème de ce poème ? »

Sur la feuille de papier qu’il me tendait, il avait écrit ce qui suit :

Hitler, très excité par Autant en emporte le vent,
déballa les culottes maternelles qu’il collectionnait
secrètement, il les étala sur le lit et s’endormit
dans leurs plis en chantant « Mon beau sapin ».

En découvrant que son « poème » était écrit avec des mots que je pouvais comprendre, je m’étais quelque peu laissé gagner par l’excitation

Je n’aurais évidemment pas dû poser cette question.

L’homme m’arracha des mains la feuille de papier, en fit une boule et l’avala. Puis il me tourna le dos et me faussa compagnie à grandes enjambées.

« Hé ! Hé, attendez ! »

Mais l’homme s’éloignait. Il s’arrêta devant un Kentucky Fried Chicken et prit la pose à côté de la statue, mains tendues, exactement comme le colonel Sanders.

Le colonel Sanders et l’homme prêchaient l’Évangile du Poulet Frit aux messieurs-dames qui arpentaient la rue.

J’ai crié :

– Allons ! Je vous dis que je suis désolé !

– Fiston, notre thème c’est vingt-sept types d’épices différentes !

Le colonel Sanders me répondait gentiment à la place de l’homme, plongé dans un silence outré.

 

7.

Pendant deux ou trois secondes, l’air absent, l’homme a regardé les poèmes que j’écrivais avant de les renifler, de les lécher, de les lever vers le soleil et de me demander :

– La partie écrite, c’est tout le poème ?

– Oui.

– Plutôt simplet, non ?

Mes poèmes étaient plutôt simplets.

Mes poèmes sont et continueront d’être simplets.

Mes poèmes sont plutôt simplets, comme leur auteur.

 

8.

Il s’est passé toutes sortes de choses entre cette époque et la période de l’École de Poésie où j’ai rencontré Livre de Chansons.

Il s’est passé des tas et des tas de toutes sortes de choses.

Les trois premières années, j’ai travaillé dans une célèbre usine d’automobiles.

L’usine d’automobiles m’a fait cadeau d’une énorme brûlure au coude droit que je conserverai toujours.

J’étais en train de penser à ce que Rimbaud avait dû ressentir dans le wagon qui quittait en bringuebalant la gare de l’Est à Paris le 23 août 1891, quand j’ai accidentellement pressé mon coude sur un moule de moteur à quatre cent quarante degrés.

Les trois années suivantes, j’ai travaillé dans une célèbre aciérie.

Cette fois, les choses se sont déroulées dans l’autre sens : j’ai fait cadeau à l’usine du petit orteil de mon pied droit.

Je travaillais sur une presse de vingt tonnes qui s’abattait toutes les treize secondes et aplatissait des pièces de fonte brute, et je murmurais un poème.

« Mange ton ananas    Savoure ton faisan
Stupide Staline          Ta fin est proche. »

J’étais en train de me demander si Maïakovski avait écrit ces lignes ou si leur auteur n’était pas Staline en personne, quand je commis l’erreur d’avancer un pied au moment où la presse s’abattait sur la pièce de fonte suivante.

Les trois dernières années, j’ai été un distingué ouvrier du bâtiment. Au cours de ces trois années, j’ai résolu de ne jamais penser à la poésie pendant le travail.

Même ainsi, j’ai réussi à tomber d’un échafaudage de six mètres.

Je me suis sorti de tout cela avec une grosse et vilaine cicatrice au coude droit, la disparition du petit orteil de mon pied droit et une claudication, mais j’étais encore un poète.

 

Ce texte est extrait de Sayonara gangsters, il a été traduit par Jean-François Chaix. Le roman paraît le 20 mars chez Books éditions.

LE LIVRE
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Sayonara, Gangsters de Sayonara Gangsters (6), Kodansha

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