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Un cas d’« afroptimisme »

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Vantant les vertus du secteur informel, une journaliste invite, un peu naïvement, à changer notre regard sur le continent noir.

« La méprise des étrangers à propos de l’Afrique remonte à bien avant le Christ. Hérodote considérait qu’il n’y avait rien au-delà du Nil. » Volontairement anachronique, cette remarque du Boston Globe fait écho au livre d’une journaliste américano-nigériane, Dayo Olopade, pour qui la vision qu’a aujourd’hui l’Occident du continent est à peu près aussi fausse que celle d’Hérodote.

Selon elle, il y a deux Afrique : d’un côté, celle des États et des bailleurs qui les soutiennent ; de l’autre, celle de l’homme « ordinaire » et de l’économie informelle qu’il fait vivre. Consubstantielle à la première (elle se développe en réaction aux dysfonctionnements de l’État), la « seconde Afrique » d’Olopade est aussi la plus dynamique des deux.

The Bright Continent est une ode à cette Afrique, que les indicateurs macroéconomiques ne voient pas. Au fil des pages, les exemples abondent de ce que le Péruvien Hernando de Soto décrivait dans L’Autre Sentier comme une « frange m

itoyenne du monde légal ». L’État ne construit pas d’écoles dignes de ce nom ? Qu’à cela ne tienne, de petits réseaux d’établissements autogérés s’organisent en dehors de lui, au Kenya et ailleurs. Il est incapable de garantir le droit d’auteur ? Dont acte, « Nollywood », l’industrie nigériane du film, produit des « films à tout petit budget » qui « organisent leur propre circuit de distribution », note encore Steinglass. Sans même parler des détournements d’électricité ou des fameux taxis-brousse. Partout où la puissance publique fait défaut, des initiatives privées, plus ou moins légales, prennent le relais. Ce qu’Olopade appelle en yoruba le « Kanju » – peu ou prou notre « système D » – est aussi à l’origine de succès retentissants dans les nouvelles technologies, comme la plateforme de paiement mobile kényane M-Pesa, qui pallie l’insuffisance des services bancaires. Si l’on ajoute à cela une démographie dynamique, des ressources abondantes et un commerce florissant, l’Afrique noire ne serait pas aussi mal partie qu’on le prétend.

Dayo Olopade s’inscrit dans une veine bien identifiée ces dernières années, pour laquelle a même été forgé un néologisme : l’« afroptimisme » (lire « Quand l’Afrique s’éveille », Books, n° 32, mai 2012). Et son livre se heurte aux mêmes limites que beaucoup d’autres. L’auteure a sans doute raison de souligner la nécessité de réorienter l’aide internationale au bénéfice de projets locaux, loin d’États incapables et corrompus. Mais rien ne dit que le secteur informel soit à même de garantir des conditions de vie satisfaisantes aux populations de tout un continent : « Les emplois de ce secteur sont essentiellement précaires », souligne Lydia Polgreen dans le New York Times. Pas plus d’ailleurs qu’il ne répond au problème de la prédation des ressources naturelles par des groupes armés, un autre phénomène consubstantiel à la faillite des États dans la région, comme le souligne Steinglass.

LE LIVRE
LE LIVRE

Le continent lumineux de Tout le savoir de la forêt, Houghton Mifflin Harcourt

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