Soutenez la presse indépendante ! Abonnez-vous à Books, à partir de 8€/mois.

Cauchemar éveillé

Parfois, au milieu de la nuit, il se réveille apeuré et se demande s’ils sont encore là. Il se lève et, tout en longeant le couloir en direction du salon, il se remémore une de ses peurs les plus concrètes et les plus anciennes : une sorte de cauchemar raisonné, car ce n’est pas un rêve, c’est une pure production mentale.

Parfois, au milieu de la nuit, après deux ou trois heures de sommeil paisible, il se réveille en sursaut. Il ignore si c’est à cause d’un mauvais rêve ou d’un bruit dans la rue, mais il s’extrait du sommeil brutalement et se sent rempli d’effroi.

L’appartement est calme, Sara dort, le dos tourné. À ce moment, il est suffisamment conscient pour se savoir éveillé, mais pas assez pour observer le monde comme si tout était normal. Ça y est, ils sont entrés, songe-t-il, et cette formule, ça y est, marque la fin d’une attente, l’accomplissement de ce qui devait arriver. Ils sont entrés. D’autres fois, ses pensées ont recours à un adverbe : encore. Il se réveille apeuré et se demande s’ils sont encore là. Dans son lit, il scrute la pénombre du couloir et, tout au fond, le vague reflet sur un meuble de la lumière des lampadaires qui filtre à travers les volets du salon. Il laisse passer quelques secondes, le temps d’être tout à fait lucide et, quand il a recouvré ses esprits, il a moins peur, la crainte a repris sa forme habituelle, il se tranquillise. Ils ne sont pas entrés. Ils ne peuvent pas être entrés. Il se lève et, tout en longeant le couloir en direction du salon, il se remémore une de ses peurs les plus concrètes et les plus anciennes : une sorte de cauchemar raisonné, car ce n’est pas un rêve, c’est une pure production mentale. Le moment où, après quelques pas dans l’obscurité, il constate que l’angle du couloir, la partie qu’il n’a pas encore parcourue, est illuminé par une clarté qui provient de la porte d’entrée, grande ouverte sur la cage d’escalier. Il pense ne jamais avoir rêvé une telle scène, il y a seulement songé, il l’a imaginée, mais sa fantaisie a la force visuelle d’un rêve récurrent ou même d’un souvenir d’enfance difficile à dater : il avance un pied, passe tout juste la moitié de la tête derrière l’angle, il aperçoit la porte ouverte et, dehors, l’extérieur dont il ne sait à cet instant si c’est une menace ou un salut : la cage d’escalier sombre, avec pour seule lumière celle de l’ascenseur arrêté à l’étage, un rectangle vertical et jaunâtre qui suffit à illuminer un coin de l’entrée de son appartement. Il a recréé ce moment de nombreuses fois, une façon de se préparer en vue du jour où il viendra, tout en sachant qu’alors il n’y aura aucune préparation qui vaille.

En premier lieu, il faudrait s’assurer qu’ils sont encore à l’intérieur. Il emploie le pluriel, car les nouvelles évoquent d’ordinaire plusieurs assaillants qui entrent par la porte, même si l’on connaît des cas d’hommes-araignées solitaires qui grimpent jusqu’aux premiers étages des immeubles ou descendent des toits vers les étages supérieurs. Il est à souhaiter qu’ils soient partis, qu’ils en aient vite fini, un travail propre, de professionnels, et qu’ils aient simplement oublié de refermer la porte en sortant, ou encore qu’ils aient préféré la laisser ouverte pour ne pas faire de bruit, ne pas réveiller les occupants de l’appartement, un geste de courtoisie à souligner. Mais alors pourquoi l’ascenseur est-il arrêté à l’étage ? C’est curieux qu’ils l’aient pris pour monter, le plus logique eût été de prendre l’escalier, malgré les six étages, jamais ils ne courraient le risque d’alarmer quelque insomniaque avec le bruit de la machine. Ce sont des spécialistes, ils ne commettraient pas une telle maladresse. Le plus probable, c’est qu’il est arrêté là depuis qu’un dernier voisin, qui rentre généralement tard, est monté chez lui, après quoi plus personne ne l’a pris cette nuit. En réalité, la présence lumineuse de l’ascenseur n’est pas nécessaire, c’est un détail injustifié, tiré de l’habituelle mise en scène cinématographique. Le plus logique serait que la porte de l’appartement soit fermée, qu’ils soient encore à l’intérieur ou déjà partis. Une porte grande ouverte provoquerait un appel téléphonique à la police et compliquerait leur fuite. Carlos décide de réorganiser son cauchemar, d’éliminer cette erreur, qui non seulement n’est pas digne de professionnels mais est par ailleurs gratuite, comme si les assaillants tentaient de l’effrayer avec ce type de détails, or il n’est pas normal qu’ils veuillent lui faire peur, ils n’en ont pas besoin.

L’étape suivante consiste à pénétrer dans le salon, qu’on peut s’attendre à trouver sens dessus dessous. Jamais il n’a vu dans quel état est une pièce après un cambriolage, mais il a une certaine familiarité avec les romans policiers et les séries télévisées : tout est retourné, les tiroirs renversés, les livres au sol, les papiers en désordre, les chaises par terre. Néanmoins il vaut mieux envisager une scène moins spectaculaire, plus douce. L’absence de certains appareils électroménagers, un vide poussiéreux à la place du téléviseur, de l’ordinateur et de la chaîne hi-fi. Des tiroirs délicatement ouverts. Peu de papiers pas à leur place, car ces hommes ne recherchent que des objets faciles à écouler, pas de produits financiers ni de mot de passe pour accéder à des comptes bancaires, plutôt des bijoux, de l’argent liquide, des objets en or, du matériel technologique en bon état. Dans ce cas, ils ne se contentent généralement pas du salon, le plus intéressant se trouve dans les chambres. Les bijoux, l’argent du loyer, les alliances, un butin toujours proche du lit.
Dès lors, passons à la seconde version de son cauchemar conscient. La pire. Celle qui fait qu’il préfère ne pas ouvrir les yeux lorsqu’il se réveille en sursaut : ils sont là, dans la chambre. Il conserve, lui, les paupières baissées, la tête sous l’édredon, et il est tourné vers la table de chevet. Il tend l’oreille sans succès : il n’entend aucun bruit de pas, ni respiration ni discussions, nul bruissement de vêtements. Enfin il ouvre les yeux. Personne. Il s’est souvent demandé ce qu’il ferait s’il y avait quelqu’un. Il imagine ouvrir les yeux en pleine nuit et, dès que ses pupilles se sont accoutumées à la pénombre de la chambre, il repère un homme, deux hommes vêtus de noir, au visage recouvert d’une capuche ou d’un passe-montagne, qui fouillent dans les tiroirs de la commode, glissent une main entre les culottes et les chaussettes, et, de l’autre, dirigent une petite lampe de poche qui émet un peu de lumière. Mieux vaut faire mine de dormir, se dit-il. Mieux vaut dormir, même. Ne pas se réveiller, ne rien entendre. Il leur serait reconnaissant s’ils choisissaient de le droguer, une ampoule ou un mouchoir imbibé qu’ils placent sous son nez, de sorte qu’il ne se réveille que cinq ou six heures plus tard, la tête lourde et la bouche sèche. Qu’ils finissent leur œuvre et s’en aillent, et, le lendemain matin seulement, après quelques gestes quotidiens (aller aux toilettes, enfiler son pantalon et même prendre son petit déjeuner), remarquer les disparitions, où sont les boucles d’oreilles que j’avais laissées sur la table, je ne trouve pas les clés de la voiture, tu as vu mon sac à main. Mais s’ils sont toujours là lorsqu’il ouvre les yeux, s’il les surprend au plus mauvais moment, que faire ? Il est exclu qu’il les affronte, qu’il se jette sur eux. Ils sont deux contre un, ce sont des durs, ils savent se battre et sont sans doute armés, alors qu’il est encore à moitié endormi, privé de forces, que c’est une personne pacifique, incapable de donner un coup de poing, et que le sol est froid quand il y pose son pied nu. Par ailleurs il ne dispose d’aucun objet contondant à portée de la main, il ne peut les frapper avec la lampe de chevet à l’abat-jour en papier, ni leur lancer une pantoufle ou un journal plié. Il peut crier, espérant ainsi leur faire peur et les mettre en fuite. Que doit-on crier dans pareille situation ? « Au secours » semble bien théâtral, de même que « à l’aide », sans parler de « aux voleurs ». « Police ! » ne paraît guère opportun, c’est le mot à ne pas prononcer, celui qui les rendrait nerveux et plus agressifs. Peut-être simplement crier, sans rien articuler. Un « Ah ! » rauque et prolongé, dans l’espoir qu’un hurlement si fort les pousse à fuir. Mais s’il crie, leur priorité ne sera plus de fuir, n’imaginons pas des voleurs si lâches, des amateurs. La première chose à faire sera de le réduire au silence, de le frapper, de le bâillonner, de lui coller un oreiller sur le visage, et alors Sara se réveillera, il leur faudra aussi s’occuper d’elle : Fais taire le gueulard, moi je me charge de cette poupée.

Il vaudra toujours mieux qu’ils ne le sachent pas éveillé, car tout ce qu’il peut espérer, c’est une agression. Et continuer à dormir n’est pas une garantie non plus. Il a lu des histoires de cambrioleurs allègrement violents qui semblent préférer le tabassage au butin, dépeints dans la rubrique des faits divers comme des sauvages qui, déçus par la maigre valeur des biens rassemblés, s’acharnent sur les occupants afin qu’ils avouent où se trouvent cachettes, coffres-forts et codes secrets de leurs cartes de crédit ; parfois décrits comme des sadiques, qui ne laisseraient jamais passer l’occasion de terroriser une famille, de briser les doigts du mari, de le forcer à assister au viol de sa femme, voire de ses enfants. En pareil cas, on attend de lui un peu plus qu’un hurlement hystérique qui, en pleine panique, ne sortirait peut-être même pas de sa gorge. On attend un sacrifice, de l’héroïsme, qu’il se jette sur les assaillants et leur résiste assez longtemps pour que Sara et l’enfant gagnent la cage d’escalier et appellent à l’aide, mais il y aura toujours un troisième malfrat en retrait pour empêcher leur fuite, et alors ce sera à Sara de se sacrifier pour que l’enfant au moins se sauve. Si, cette nuit, nous avons eu la malchance de tomber sur des pervers, des délinquants de métier, endurcis par de longs séjours en prison, troublés par la chair fraîche encore assoupie, qu’ils ne nous réveillent pas, qu’ils nous frappent tandis que nous dormons, que nous perdions conscience sans ouvrir l’œil et, ainsi anesthésiés, que nous soyons à la merci de leurs excès mais sans ajouter la terreur consciente à la douleur physique et à ses séquelles. Si l’on veut noircir le tableau de ce cauchemar, on peut imaginer des agresseurs malades, davantage bons pour l’asile psychiatrique que pour la prison, qui jouissent de la souffrance d’autrui et ne prendront même pas la peine de réveiller le couple en le frappant ou en arrachant violemment les draps, mais choisiront de le faire en douceur, voire avec délicatesse, en serrant à peine le poing, les doigts qui caressent les cheveux, et lui murmureront à voix basse : Allez, debout, feignasse, on est là.

Mais ils ne sont pas là. Il ouvre enfin les yeux, se lève, longe le couloir, vérifie la serrure de la porte, les stores, va border l’enfant, urine, boit un peu d’eau puis se recouche, sans savoir s’il a davantage honte de son imagination inépuisable ou de sa lâcheté potentielle, avant de se rendormir pour de bon.

 

Ce texte est extrait du roman Le Pays de la peur, à paraître le 3 avril 2014 chez Christian Bourgois éditeur. Il a été traduit de l’espagnol par Vincent Raynaud.

LE LIVRE
LE LIVRE

Le Pays de la peur de Cauchemar éveillé, Christian Bourgois

SUR LE MÊME THÈME

Extraits - Roman « Quel est ton nom secret ? »
Extraits - Roman Que Dieu vous pardonne
Extraits - Roman Il n’y a pas de quoi avoir peur

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.