La thérapeute était une mère indigne
par Caroline Fetscher

La thérapeute était une mère indigne

Martin Miller, le fils de la célèbre thérapeute suisse Alice Miller, signe un livre à charge contre sa mère. Distance, brimades, intimidation : elle lui aurait fait subir tout ce qu’elle dénonçait dans ses livres.

Publié dans le magazine Books, avril 2014. Par Caroline Fetscher
Zurich, avril 1950. Un nouveau-né se montre récalcitrant : impossible de l’allaiter. La mère dira plus tard qu’il a « refusé » sa poitrine, qu’elle s’est sentie rejetée, offensée par son propre enfant. Peu après sa naissance, les parents, de futurs universitaires, se débarrassent de ce fils. Pendant deux semaines, il vit chez une amie qui ne connaît pas grand-chose aux bébés. Finalement, une tante, prise de pitié, l’accueille six mois chez elle. Lorsque ce fils a 6 ans, une petite sœur naît : elle est atteinte de trisomie 21. Horrifiée, la mère accuse le père d’avoir caché ses antécédents familiaux à risque. Par la suite, le fils, cet importun qui fait encore pipi au lit, est envoyé dans un centre spécialisé. Là, sur la presqu’île d’Au, au bord du lac de Zurich, à 30 kilomètres à peine de chez lui, ses parents ne lui rendront jamais visite. Même pour le premier jour de classe, la mère reste absente. Puis, nouveau retour au domicile familial, où le garçon, alors âgé de 8 ans, se sent comme un « étranger », car les parents parlent polonais entre eux, une langue qu’il ne comprend pas. Son père le bat et lui impose pour se laver des rituels qu’il ressent comme des agressions sexuelles. À table, il se moque de lui. Dans toutes les nounous en qui son fils place sa confiance, la mère, jalouse, voit des rivales et les congédie. À 17 ans, le jeune homme obtient finalement d’être envoyé en pension. Cet univers strictement réglementé et catholique est un soulagement. Cette esquisse d’une enfance malheureuse pourrait être une étude de cas dans l’un des livres d’Alice Miller, la grande avocate suisse des droits de l’enfant, décédée en 2010. Les bestsellers de Miller, traduits en trente langues, préconisaient un changement radical de paradigme dans le rapport de la société aux bambins. Parents, enseignants, thérapeutes devaient apprendre à voir et sentir comme les plus petits. Ses premiers ouvrages notamment, Le Drame de l’enfant doué, C’est pour ton bien et L’Enfant sous terreur connurent un succès mondial (1). Les enfants, tel était le credo de Miller, ne devaient plus servir de « poubelles aux affects » des adultes. Alice Miller avait une mission. Il s’agissait pour elle de sensibiliser le grand public au droit des enfants à l’empathie et à une éducation sans violence, ainsi qu’aux dommages psychologiques et sociaux causés par ce qu’elle appelait la « pédagogie noire » et les tabous au sein de la famille. C’est dans une socialisation marquée dès le plus jeune âge par l’empathie et l’absence de violence que réside la clé pour une société pacifiée, telle était sa thèse centrale, une thèse qui s’appuyait sur des précurseurs comme la Suédoise Ellen Key (Le Siècle de l’enfant) ou le Polonais Janusz Korcak (Le Droit de l’enfant au respect) (2). Alice Miller s’engagea dans sa cause de façon presque monomaniaque, souvent belliqueuse, et se brouilla avec des collègues qui ne partageaient pas entièrement ses vues. Elle a touché des centaines de milliers de lecteurs maltraités dans leur jeunesse ; le titre Le Drame de l’enfant doué est passé dans le langage courant. Pour survivre, expliquait-elle, l’enfant sensible, « doué », ressent les besoins émotionnels de ses  névrosés de parents et nie les siens. Tristesse et colère apparaissent dissociées dans l’inconscient de l’enfant, qui, plus tard, reproduira le même schéma avec sa propre progéniture. Les victimes deviennent des bourreaux, qui produisent de nouvelles victimes, et ainsi de suite… Pour illustrer ce phénomène, Alice Miller développait toute une série d’exemples, y…
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Commentaire

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  1. pascaline dit :

    C’est bien parce qu’elle a eu ce vécu et l’a transmis à ses enfants qu’elle a fait ENSUITE toutes ses recherches, s’est remise en cause, et s’est culpabilisée avec beaucoup de douleur (cf ses lettres). Il ne pouvait en être autrement et si vous lisiez ses livres, peut-être comprendriez-vous.