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L’art de l’impossible

Traduire un poète comme Bonnefoy est un défi que seul un autre poète peut relever.

« Il était temps ! », s’exclame Beverley Bie Brahic dans The Guardian à propos de la traduction anglaise de L’Arrière-pays, d’Yves Bonnefoy. Cet enthousiasme anglo-saxon pour la poésie française fait toujours chaud aux cœurs que meurtrissent l’indifférence ou les sarcasmes réservés outre-Atlantique et outre-Manche à notre littérature contemporaine (1). Mais pourquoi donc avoir attendu quarante ans pour lire Bonnefoy en anglais ?

Certes, le prolixe Tourangeau, âgé de 90 ans, est un poète majeur ; et L’Arrière-pays, comme le proclame avec exaltation Nicole Zdeb dans The Quarterly Conversation, « constitue l’expression visible d’un engagement spirituel et intellectuel d’une beauté sans pareille ». Le problème, c’est la traduction poétique – « l’art de l’impossible », selon l’Américain Robert Frost, « un baiser à travers un voile », pour l’Israélien Haïm Bialik, une gageure, une sorte d’oxymore même. Car la poésie, c’est précisément ce qui est « lost in translation », ce qui se perd quand on le traduit, dit encore Robert Frost.

Et rendre l’écriture de Bonnefoy, grevée de symboles visuels et sonores, confine vraiment à l’impossible. Le poète a mis la barre à un niveau semble-t-il inatteignable : il place ses écrits sous le signe de « cet indéniable, insoluble paradoxe : que les mots sont simultanément son et sens… qu’ils ont le pouvoir de nous attraire dans les deux directions opposées ». Pire : cette conjonction du son et du sens est la clé même « du mystère poétique… de la résurrection de la présence du monde par-dessous le langage (2) ».

Malheur, donc, au traducteur : s’il peut facilement reproduire le son d’un mot, et tout aussi facilement son sens, en restituer simultanément les deux confine pour lui à l’impossible. Un exemple avec le titre même de cet ouvrage : « L’arrière-pays » se rend impeccablement en anglais par « hinterland » ; mais le son en est « trop germanique », selon Bonnefoy (il a voulu que l’on conserve, pour l’édition britannique, le titre français). Naturellement, le traducteur privilégie le sens – mais, poétiquement, cela ne le mène pas loin, dit Bonnefoy, car le sens « ne contribue pas davantage au mystère poétique que la théologie ne suscite la foi ».

Il s’est pourtant trouvé quelqu’un pour s’attaquer – avec succès, de l’avis général – à cette tâche prétendument impossible : Stephen Romer, poète lui aussi. Le courageux traducteur a bénéficié d’un secours de taille : celui de Bonnefoy lui-même, également grand traducteur des poètes anglais, Donne, Keats, Yeats, et surtout, Shakespeare (3), et de tous les écrivains contemporains celui qui a sans doute le plus écrit sur les arcanes de la traduction poétique (4). Mais le secours qu’apporte Bonnefoy, en confrère, n’est hélas pas d’ordre technique, ni vraiment secourable : le traducteur se voit conférer le droit et le devoir de s’asseoir aux côtés du poète et, dit Bonnefoy citant Paul Valéry, de « mettre ses pas sur les vestiges de ceux de l’auteur… de remonter à la phase où l’état de l’esprit est celui d’un orchestre dont les instruments s’éveillent ». Pas vraiment là de quoi rassurer celui qui se voit sommé de recréer, d’égaler le poème originel – même s’il dispose malgré tout d’un petit atout : « (sa) relative ignorance de l’autre langue (qui lui permet de se rapprocher) d’un niveau de conscience originelle, (de faire) entrevoir une aube ». Comment donc s’étonner, dans ces conditions, qu’il ait fallu attendre quarante ans pour trouver quelqu’un d’assez hardi ?

 

1| Voir par exemple Time Magazine, « La mort de la culture française », 21 novembre 2007.
2| Entretien dans The Guardian avec Michael March, 2 juin 2005.
3| Comment traduire Shakespeare ?, Mercure de France, 1998.
4| Notamment : Traduire la poésie, La Communauté des traducteurs, La traduction au sens large, etc.
 

LE LIVRE
LE LIVRE

L’Arrière-pays de L’art de l’impossible, Gallimard

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