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Les mains de mon père

Nous restâmes assis l’un en face de l’autre jusqu’à la tombée de la nuit. Je regardais fixement son visage sans descendre vers ses mains. Les mains de mon père : je ne les ai plus touchées depuis ce soir-là.

Il arriva après son travail, vit la chambre vide et ne retira pas son uniforme de facteur. Certains hommes ont besoin d’un uniforme sur eux plus que d’alcool dans le corps. Je l’attendais assise à la cuisine. Je dis : « Papa ? » Il répondit : « Oui. » Il vint s’asseoir en face de moi et nous nous sommes regardés. « Je confirme ce qu’a dit ta mère. »
Il attendit une réaction de ma part. Je n’en avais pas. Nous restâmes assis l’un en face de l’autre jusqu’à la tombée de la nuit. Je regardais fixement son visage sans descendre vers ses mains. Les mains de mon père : je ne les ai plus touchées depuis ce soir-là.

Nous restâmes face à face : un facteur en uniforme et une fille de vingt ans qui pour la première fois avait un père, un homme recherché pour crimes de guerre. Lesquels et combien : j’ai voulu l’ignorer. Je ne crois pas à l’importance des détails. Ils sont utiles dans un procès, mais pas pour une fille : la circonstance horrible devient atténuante car elle réduit le crime à des épisodes. En revanche, dépourvu de détails, le crime reste sans limites.

« Je suis un soldat vaincu. Tel est mon crime, pure vérité. » Il fit le geste de chasser les pellicules de ses épaules. « Le tort du soldat est la défaite. La victoire justifie tout. Les Alliés ont commis contre l’Allemagne des crimes de guerre absous par le triomphe. »

Il avait beau définir son service à la guerre, le réduire aux effets d’une défaite, pour moi sa faute restait certaine et sans appel. Je lui ai opposé ma volonté de ne vouloir aucune explication.

Si les choses sont bien comme il le dit lui, alors le tort du soldat est l’obéissance.

Je crois qu’il m’a mal comprise tout le reste de notre vie passée ensemble. J’avais besoin du malentendu pour prendre soin de lui. Le dissiper nous aurait dressés l’un contre l’autre. Ma mère fut sa compagne, mais aussi sa complice. Elle l’a aimé en sachant qui il était, acceptant les clauses et les conséquences. Moi j’ai accepté la place de fille sans pacte de complicité. S’il a cru que c’était un fait et un point final, c’est justement ce malentendu qui nous a permis de vivre ensemble.

Dans la cuisine, quand je ne vis plus ses yeux à cause de l’obscurité, je me levai, allumai la lumière et lui demandai ce qu’il voulait pour dîner. Il répondit et alla retirer son uniforme.
Après le départ de ma mère, nous quittâmes notre appartement du quartier populaire pour un logement proche du centre, dans le rayon de son service de distribution.
Nous habitions assez près du Centre Wiesenthal, persécuteur des nazis. L’endroit se trouvait dans une zone piétonne. Il n’y avait qu’un seul magasin, un de ceux qui vendent des objets d’occasion. J’allais y acheter les boules de couleur pour le sapin de Noël.

Son travail de facteur l’amenait souvent à frapper à la porte de ces bureaux. Il s’exécutait en silence, sans faire entendre sa voix. Dans leurs actions, les militaires imposaient aux prisonniers de regarder à terre, il était interdit de regarder en face le soldat allemand. Mais la voix, ils devaient l’entendre. Ils pouvaient s’en souvenir. On sait bien que dans certains cas on a pu reconnaître une personne à sa voix. L’ouïe plus que la vue est inexorable dans la certitude. Mon père prenait la précaution de parler d’une voix éteinte, sans timbre, dans les lieux publics.

Toute sa vie, il s’est senti traqué, non pas par les autorités autrichiennes, mais par eux. Je les nomme ainsi par respect. Je crois que ma bouche n’est pas autorisée à les désigner par leur nom de peuple.

Dans les bureaux du Centre Wiesenthal, il y avait son nom, indélébile pour eux et inconnu pour moi. Lui allait livrer, et se livrer, presque tous les jours. Avec le temps, les tribunaux avaient cessé de poursuivre les criminels de guerre, eux non. Leur chasse continuait à outrance.

Quelques jours avant son départ à la retraite, il eut l’occasion de gravir pour la dernière fois les marches du Centre Wiesenthal. L’impensable se produisit à la fin de son service.
Un vieil homme, l’un d’entre eux, un livre dans les mains, lui demanda la faveur de le déposer dans leurs bureaux. Il n’arrivait pas à monter l’escalier. Il le remercia et lui dit : « Le secret de notre peuple se trouve entièrement là-dedans. » C’était un livre de la kabbale juive. Mon père effectua la livraison. Mais il nota le titre et m’envoya l’acheter. C’est ainsi que commença son intérêt pour cette matière faite de lettres et de nombres. Ce fut d’abord une curiosité, puis une étude, pour devenir finalement une obsession.

Il m’envoyait chercher un volume après l’autre. Je me familiarisais moi aussi avec des auteurs anciens aux noms obscurs : Éléazar de Worms, Abraham Aboulafia, Moïse Cordovero. Il se persuada que le judaïsme était retranché dans le labyrinthe de la kabbale. Il fallait un Thésée pour aller jusqu’au centre de la tanière. D’après lui, le refuge du Minotaure se trouvait dans ces livres. Pour lui, le judaïsme était un ténia dont la tête était restée en sécurité dans les viscères du monde grâce à la kabbale. Non pas la Bible, ni le Talmud, de fausses pistes qui ne faisaient qu’embrouiller.

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Il voulait s’expliquer l’échec du nazisme : il s’était appliqué à détruire un peuple, il s’était acharné sur les corps, au lieu de se concentrer sur le centre de sa cible.
Pour l’histoire officielle, l’antisémitisme est une aberration. Pour les Allemands du xxe siècle, il a été une obsession, leur principale damnation. Ils avaient déclaré que ces gens-là étaient des sous-hommes : alors pourquoi les anéantir ? C’était tout le contraire, le nazisme les tenait pour bien plus importants et dangereux qu’il ne le déclarait officiellement.
Après l’insurrection du ghetto de Varsovie, Himmler ordonna de démolir et de raser entièrement la zone. En pleine mobilisation de toutes les forces de guerre, alors que les destinées basculaient sur le front russe, après Stalingrad, le nazisme gaspillait une quantité énorme de ressources et d’énergies pour un illusoire effet symbolique. L’antisémitisme a été la damnation des Allemands.

Raser le ghetto de Varsovie a été l’acte le plus superficiel de l’obsession nazie. Ils considéraient ce peuple comme une plaie sur la face de la terre et ils se plaisaient à appeler rein, « pur », le sol après leur effacement du monde. Himmler voulut une surface raclée et arrosée de chaux là où il avait concentré le plus grand nombre d’entre eux. Ce fut le délire d’un maniaque de la propreté.

Avec la kabbale, mon père commença à se persuader de l’erreur d’une persécution superficielle.

Le nazisme s’était engagé à fond dans la destruction des inoffensifs. J’évite d’employer le mot « innocents », notion impossible à démontrer pour le genre humain. Les enfants ? Ils ne sont pas inoffensifs, ils martyrisent les animaux et imitent les adultes. Les vieux sont innocents, à part ceux qui siègent à la tête de l’État. Je m’excuse de la digression.

Ce texte est extrait du récit Le Tort du soldat, à paraître le 6 mars aux éditions Gallimard. Il a été traduit de l’italien par Danièle Valin.

LE LIVRE
LE LIVRE

Le Tort du soldat de Les mains de mon père, Gallimard

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