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La nouvelle élite féminine

Dans les pays avancés, l’accès des femmes aux postes de direction crée de nouvelles inégalités sociales.

En 1914, le rédacteur en chef de The Economist, Francis Hirst, dénonçait les « cris » des « viragos » qui osaient réclamer le droit de vote alors qu’elle n’avaient pas la capa­cité de raisonner. Il comparait les suffragettes à des maraudeurs russes et turcs, saccageant « les vœux solennels, les liens de l’amour et de l’affection, l’honneur ». C’en fut trop pour son épouse, qui rejoignit les rangs suffragistes. Racontée dans un livre retraçant l’histoire du célèbre hebdomadaire 1, l’anecdote illustre la prégnance des préjugés au cœur même de l’élite intellectuelle et politique (qu’en est-il aujourd’hui ?) ; elle illustre tout autant l’époustouflante rapidité à laquelle les mœurs ont évolué depuis cette époque.

 

Pour apprécier cette rapidité, rappelons que, en France, jusqu’au procès de Bobigny en 1972, l’appareil judiciaire jugeait normal de condamner à une peine de prison une femme qui avait avorté, même si elle était mineure et avait été violée. À l’époque, la grande majorité des diplômées de supérieur avaient abandonné l’idée d’une carrière au profit d’un « bon » mariage leur permettant de rester chez elles et d’élever leurs enfants. Qu’aurait pensé Francis Hirst en voyant, cent ans plus tard, une femme à la tête de la Commission européenne et une autre à la tête de la Banque centrale européenne ?

 

Aujourd’hui, relève la médecin et écrivaine Marcia Angell dans The New York Review of Books, les femmes « ont pris place à côté des hommes aux plus hauts niveaux de l’État, des professions intellectuelles et des entreprises ». Angell s’appuie ici sur le dernier livre de l’économiste britannique Alison Wolf pour tenter de cerner les tenants et aboutissants de l’évolution actuelle. Wolf se concentre sur les femmes qui ont accédé à des postes à responsabilités ­naguère réservés aux hommes. Cette « élite », dont les rangs se sont massivement étoffés ces deux ou trois dernières décennies, représente, selon l’économiste, entre 15 et 20 % des femmes actives dans les pays développés, soit environ 70 millions de personnes dans le monde. Comment expliquer cette spectaculaire avancée ?

 

Le facteur le plus déterminant, estime Marcia Angell, est clairement le progrès technique, en l’occurrence l’invention (par un homme) de la pilule. En les libérant de l’angoisse d’une grossesse non souhaitée, elle a permis aux jeunes femmes les plus douées, « pratiquement du jour au lendemain », de prolonger leurs études supérieures, d’envisager une carrière ambitieuse et de retarder l’âge du mariage.

 

La plupart des femmes qui composent cette nouvelle catégorie sociale se marient ou vivent maritalement et ont des enfants, même si c’est sur le tard, sans pour autant interrompre leur carrière. Ces couples forment une « équipe », car, même si la femme continue en règle générale de consacrer plus de temps que l’homme à la maison et aux enfants, ils sont « quasi interchangeables ». Ils sont complètement absorbés par leur travail d’un côté, leurs enfants de l’autre. Ils passent plus de temps en réelle interaction avec leurs enfants qu’aucun autre groupe social dans l’histoire, écrit Wolf. Ils en sont les « esclaves volontaires ». Seule façon de concilier cela avec leur travail, ils emploient une foule d’aides et d’experts pour les assis­ter et assurer que leur progéniture entre dans la vie dans les meilleures conditions.

 

Un résultat paradoxal de cette évolution est souligné par le sous-titre du livre de Wolf. Le groupe des « power couples » (couples de pouvoir) tend en effet à s’écarter de plus en plus des 80 ou 85 % du reste de la société. Ce n’est pas seulement qu’ils ont plus d’argent, travaillent davantage et dorment moins. Leur taux de divorce est nettement plus bas, et surtout les moyens qu’ils mettent en œuvre pour doper leurs enfants sont sans commune mesure avec ceux dont disposent les autres catégories de la société. Les inégalités entre femmes, en particulier, s’accentuent. Méritocratie oblige.

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Notes

1. Alexander Zevin, Liberalism at Large (Verso, 2019).

LE LIVRE
LE LIVRE

The XX Factor: How the Rise of Working Women Has Created a Far Less Equal World de Alison Wolf, Crown, 2013

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