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Le pillage de l’Empire moghol

Au XVIIe et XVIIIe siècles, le sous-continent indien ne fut pas conquis par la Couronne britannique mais par une entreprise commerciale militarisée, la Compagnie britannique des Indes orientales.

Plébiscité en Inde, le dernier ouvrage de l’historien britannique William Dalrymple suscite aussi un vif intérêt au Royaume-Uni et aux États-Unis. Et pour cause : The Anarchy traite d’un sujet essentiel de l’histoire globale, à savoir l’essor de l’East India Company, la Compagnie britannique des Indes orientales, aux XVIIe et XVIIIe siècles. « Le 28 août 1608, résume Jason Burke dans The Guardian, le capitaine ­William Hawkins, obscur navigateur britannique, jetait l’ancre à ­Surat, sur la côte occidentale du sous-continent indien. ­L’Inde comptait alors 150 millions d’habitants, soit un cinquième de la population mondiale. L’Empire moghol régnait sur l’essentiel de ce territoire […]. Cette impressionnante dynastie avait 4 millions de soldats sous ses ordres ; l’Inde était une grande puissance industrielle et le premier producteur mondial de textiles. »

Mais deux siècles plus tard, poursuit le chroniqueur, « l’empereur moghol était devenu de facto un vassal », non pas de la Couronne britannique, mais d’« une entreprise privée commerciale, ayant son siège à Londres, la Compagnie britannique des ­Indes orientales ». Comment une entre­prise londonienne a-t-elle pu conquérir l’Empire moghol ?

Amoureux de l’Inde, apprécié pour ses récits érudits tels que Le Moghol blanc et Le Dernier moghol (Noir sur Blanc, 2005 et 2008), Dalrymple publie avec The Anarchy son livre « le plus ambitieux à ce jour », estiment les critiques. Ponctuée de ­batailles, de pillages, de massacres et de famines, son enquête historique présente des enjeux très actuels puisqu’elle décrit, selon l’auteur, « la violence économique portée à son degré ultime ».

« Les grandes multinationales ont beau disposer aujourd’hui d’un pouvoir considérable, ce sont des bêtes apprivoisées en comparaison avec la Compagnie britannique des Indes orientales, qui était militarisée », écrit Dalrymple. Société par actions fondée en 1599 par « une bande d’aventuriers » et dissoute en 1857 après la ­révolte des cipayes, la Compagnie a été dès le départ « une drôle de bête », confirme John Gapper dans le ­Financial Times. « Comme si Huawei s’apprêtait à envahir l’Europe et recrutait Boris Johnson », résume efficacement dans The New York Times l’historien britannique Ian ­Morris.

Connaisseur de la civilisation moghole, Dalrymple met l’accent sur la destruction brutale d’un système économique et politique, cause de « l’anarchie ». Ce n’est pas un hasard si le verbe anglais to loot (« piller ») vient de l’hindi lut, « butin ».

Le récit fait donc exploser quelques mythes nationaux. Entre autres, celui de Robert Clive, jadis célébré comme un héros outre-Manche. Arrivé à Madras comme greffier en 1744, à l’âge de 18 ans, le jeune homme « trouve sa vocation comme gros bras dans les rangs clairsemés de la milice de la Compagnie », note dans The Guardian l’historienne Maya Jasanoff. Présentée à des générations d’écoliers britanniques comme une glorieuse victoire impériale, la bataille de Plassey (1757) apparaît sous un autre jour, commente-t-elle : « Siradj al-Dawla, le dernier nabab indépendant du Bengale, s’était aliéné les puissants banquiers marwaris (une caste originaire de Jodhpur). Ceux-ci prêtèrent de l’argent à la Compagnie pour qu’elle destitue le nabab et le remplace par un collaborateur docile. Clive accepta avec joie. Plassey fut en réalité une révolution de palais menée par un opportuniste cupide, et gagnée par la corruption et la trahison. »

Le constat dérange au Royaume-Uni, où le sous-titre du livre a été modifié (il n’y est pas question de « violence » et de « pillage », mais de « l’essor inexorable » de la Compagnie). Il dérange également en Inde, fait remarquer William Dalrymple dans une interview accordée au quotidien The Hindu. Car The Anarchy révèle, selon The New Indian Express, « des secrets que beaucoup préféreraient ignorer » : « le livre montre à quel point les banquiers et négociants marwaris ont aidé la Compagnie britannique des Indes orientales. » À la faveur de querelles intestines, ce sont en effet les crédits indiens qui ont permis aux aventuriers britanniques de recruter des troupes indiennes, les cipayes, pour s’emparer des ressources de tout un sous-continent.

LE LIVRE
LE LIVRE

The Anarchy: The East India Company, Corporate Violence and the Pillage of an Empire de William Dalrymple, Bloomsbury, 2019

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