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Sayonara, Gangsters (2)

Entre science-fiction, traité philosophique, poésie et roman noir (entre autres), « Sayonara, Gangsters » est une œuvre d’une originalité sidérante. Books offre en avant-première les premiers chapitres de cet ouvrage qui a révolutionné la littérature nippone.

2. À un certain moment nous avons commencé à nous nommer différemment. Deux amants magnifiques ont été les premiers à lancer la nouvelle mode. Leurs noms ne nous sont malheureusement pas parvenus. L’homme n’avait aucun nom. Il ne voulait pas que ses parents le nomment et il ne voulait pas se nommer lui-même. Il était las aussi des tueries. Il pensait pouvoir se débrouiller sans nom. La femme pensait la même chose. Cela présentait toutefois un inconvénient. Alors qu’il baisait les seins de la femme, embrassait sa fine clavicule et sa nuque, l’homme essaya de murmurer le nom de sa bien-aimée dans son oreille. « Ma belle… », commença-t-il. Et alors, abasourdi, il marqua une pause. Ce n’était pas convaincant. L’homme interrompit momentanément leur rapport, remit son caleçon et s’assit sur le lit. Les mains posées sur ses seins, faussement timide, la femme frottait sa joue contre celle de l’homme qui regardait le plafond d’un air sombre. – Que se passe-t-il, mon chéri, demanda la femme. Tu ne m’aimes plus ? – Non, ce n’est pas ça, répondit l’homme. C’est seulement que murmurer « Oh, ma belle… », ça me donne la chair de poule. C’est tellement abstrait, j’ai peur de devenir impuissant. – Oh mon chéri, tu es si sensible ! La femme se mit à quatre pattes sur le lit et attendit que l’homme trouve une solution. – C’est gênant de n’avoir pas de nom, dit l’homme. – Oui. Mais ce n’était pas gênant jusqu’à maintenant, hein ? Cela n’avait pas été gênant du tout. Ils avaient baisé dans un débordement de joie comme si demain n’existait pas. Tendrement, ils contemplaient leurs corps. Jusque-là, occupés comme ils l’étaient à s’embrasser et à fermer les yeux et le reste, ils n’avaient pas eu le loisir de s’installer confortablement pour se regarder. Que nos corps sont subtils, pensait l’homme. – Mon Dieu, je t’ai fait des choses affreusement impudiques, n’est-ce pas ? Pour une raison ou une autre, il se sentait d’humeur à dire ces mots. – Oh oui. Bigre, en as-tu déjà fait de pareilles ? Plein et plein et plein. Tu m’as fait plein de choses impudiques !! répondit la femme avec fougue, couvrant sa joue de baisers. – Je crains de te devoir des excuses. – Hé, ne t’inquiète pas pour ça. Regardons les choses en face, tu es beau mec ! Selon Guillaume d’Ockham, toutes les âmes ont la même structure : elles sont sphériques avec une cavité intérieure au milieu. Quand l’archange Gabriel pose son doigt sur la surface et fait le signe de croix, la personne tremble et psalmodie : « Gloire au nom de Dieu ! » Le couple réalisait que les corps, d’un autre côté, sont beaucoup plus complexes et subtilement accordés. L’homme comprenait maintenant que les amants ont
besoin de noms. Pas des noms choisis par leurs parents, pas des noms sélectionnés par eux seuls ; l’homme pensait qu’il devait certainement exister un mode de dénomination plus approprié pour les amants. – Faisons un essai, dit l’homme. Tu penses à un nom qui me convient et tu me le donnes. Je pense à un nom parfait pour toi et je te le donne. Ces noms seront pour notre usage exclusif. Ça te plaît ? – Oh, oui, oui ! J’adore ! Tu es le meilleur ! C’est ainsi qu’ils se baptisèrent l’un l’autre. Les amants tinrent leurs noms secrets, c’est pourquoi nous ne les connaissons pas. L’homme prononça le nom de la femme. La femme prononça le nom de l’homme. – Tu vois, ce n’est ni abstrait ni commun. Cela ne pouvait pas mieux s’accorder avec ton corps, dit l’homme, faisant glisser son caleçon. – La femme, extasiée, roulait le nom de l’homme sur sa langue. – Maintenant ! brailla la femme. Mettons-nous au diapason et joue-moi un air !   3. Et ainsi nous avons commencé à nous nommer les uns les autres. Nous demandons à la personne dont nous voulons qu’elle nous nomme de nous donner un nom. C’est notre manière de faire la cour. J’ai donné mille noms et les ai perdus mille fois. J’ai circulé sans nom quelque temps avant de rencontrer Livre de Chansons. À force de donner des noms, on devient prudent.   4. – J’aimerais que tu me donnes un nom, ai-je dit. – Okay. Et puis : – Tu me donnes un nom toi aussi, a-t-elle ajouté. Henry IV en avait terminé avec son lait-vodka et s’endormait dans son panier. Nous venions de faire l’amour pour la première fois et étions allongés dans une intime et paisible étreinte. J’allai à mon bureau et écrivis le nom de la femme sur une feuille. La femme se retourna sur le lit de sorte qu’elle faisait face à l’autre mur. Elle griffonna mon nom sur son petit carnet. Mes yeux s’attardaient sur le dos nu de la femme. Je ne savais pas qu’un dos de femme pouvait être aussi ravissant.   5. La femme prit la feuille de papier sur laquelle j’avais écrit son nom et elle lut.

Livre de Chansons Nakajima Miyuki

– Merci, dit la femme.   6. De nombreux poètes écrivaient en japonais à la fin du XXe siècle. Nous appelons cette période l’« Âge des Trois Grands Poètes ». Toutes leurs œuvres, à l’exception de celles des trois plus grands, ont été oubliées. L’un d’eux est Tanikawa Shuntaro (1), auteur de « La regardant jouer dans l’eau ». Tamura Ryuichi, auteur de « Avec des joues roses », est le second. Et Nakajima Miyuki (2), auteure de « Si tu dois naviguer, navigue en septembre », est la troisième. Ce poème se trouve sur la face B de son septième album. J’ai toujours espéré que le livre de poèmes que je suis éventuellement destiné à écrire serait une collection aussi éblouissante que le Livre de Chansons Nakajima Miyuki. « Livre de Chansons Nakajima Miyuki. » C’est le nom de la femme.   7. Je lis les mots que Livre de Chansons a écrits.

Sayonara, Gangsters

– Merci, dis-je.   8. – J’étais une gangster, dit Livre de Chansons. Mais je ne suis pas une gangster désormais. Je ne le suis plus. Ainsi, « Sayonara, Gangsters » est mon nom.  

II « Arrêtez, arrêtez ça ! »

1. J’ai rencontré les gangsters une fois, une seule fois. C’était à la banque. J’étais assis sur le canapé, je lisais le journal et je regardais un soap opera. Dans le soap, un couple qui était amoureux au début se séparait à la fin, et un homme et une femme qui n’étaient pas amoureux au début soit tombaient amoureux, soit dépassaient ce stade et se séparaient à la fin, et le personnage principal se trouvait ou se perdait lui-même dans sa chambre ou dans un parc ou pendant qu’il écrivait une lettre assis à son bureau, et l’héroïne enceinte sanglotait ou était dans tous ses états ou en pleine dépression, et soit l’homme la larguait, soit elle larguait l’homme, et chaque fois qu’une scène sexy s’annonçait, la caméra faisait un plan rapproché sur un rideau ou une poignée de porte, comme pour évoquer les délires narcissiques d’un schizophrène. Je venais de perdre mon boulot et ma copine. Tout ce que j’avais, c’était les journaux que je lisais et les soap operas que je venais regarder sur le canapé de cette banque avec l’air conditionné. Le temps que j’arrive à la banque ce jour-là, la moitié des personnages du soap étaient morts et les autres étaient devenus fous ou romanciers, ou ils avaient atteint le stade où rien ne les excitait plus que les chaussettes des fillettes de l’école primaire. Tous ces personnages disparurent en me disant au revoir derrière l’écran. Trois grandes guerres éclatèrent, plusieurs conflits mineurs furent déclenchés, qu’ils épandaient depuis l’arrière d’un camion. Il y eut un paroxysme. De nouveaux sponsors firent leur apparition, avant de céder à leur tour la place. L’énigmatique beauté qui avait subjugué un million d’hommes me regardait droit dans les yeux et murmurait : « Si tu veux faire l’amour avec moi, achète ce fard à paupières ! » ; et une nouvelle troupe de personnages débarqua sur ces entrefaites.   Ce texte est extrait du roman Sayōnara, Gyangutachi (« Sayonara, Gangsters »), qui paraîtra en français chez Books éditions début 2013. Il a été traduit par Jean-François Chaix.
LE LIVRE
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Sayonara, Gangsters, Kodansha

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