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Le manichéisme simpliste des Israéliens

Comme une majorité d’Israéliens, l’auteur de « La crise du sionisme » pense qu’il est épuisant, dégradant et dangereux pour Israël de négliger la vie de millions de Palestiniens privés d’État. Mais il fait preuve d’un angélisme désarmant et donne du grain à moudre aux antisémites.

Quand Peter Beinart était enfant, sa grand-mère lui disait : « Les Juifs sont comme les rats, nous quittons un navire quand il coule. » Cette grand-mère – qui était née en Égypte, vivait en Afrique du Sud et rêvait de rejoindre son frère en Israël – croyait que l’État hébreu était le dernier refuge d’un peuple traqué, et elle le fit également croire à son petit-fils, né aux États-Unis. Mais Beinart, ancien rédacteur en chef de The New Republic (1) qui dirige à présent un blog intitulé Open Zion, a un problème : à ses yeux, Israël est moralement un navire en train de couler. Au lieu de simplement s’en éloigner à la nage, il a écrit « La crise du sionisme ». Il y entreprend de sauver le pays en qualifiant de racistes plusieurs de ses dirigeants, en dénonçant nombre de ses partisans américains comme des êtres malfaisants obsédés par l’Holocauste, et en préconisant le boycott des personnes et des produits venant des territoires situés à l’est de la frontière d’avant 1967. Tout en sauvant Israël, Beinart espère, avec son zèle évangélique, sauver l’Amérique des manœuvres d’une poignée d’organisations juives qui, selon lui, ont non seulement détourné les valeurs progressistes américaines mais aussi fait plier l’échine du président des États-Unis, qui,  même s’il a attiré 78 % des voix juives, est dans l’incapacité de poursuivre son propre programme (2).

Comme une majorité d’Israéliens, Beinart pense qu’il est épuisant, dégradant et dangereux pour l’État hébreu de négliger la vie de millions de Palestiniens sans État. Et comme une majorité d’Israéliens, il pense que la solution consiste à créer un État palestinien. Mais, parce qu’il minimise l’impact cataclysmique de la seconde Intifada, parce qu’il décrit le retrait unilatéral de Gaza non comme un acte douloureux et désespéré mais comme une ruse cynique pour continuer l’occupation par d’autres moyens, parce qu’il sous-estime ceux qui brandissent la charte du Hamas appelant à la destruction d’Israël et au meurtre des Juifs du monde entier, parce qu’il minore l’exigence palestinienne d’un droit au retour – non vers une Palestine à venir mais vers Israël même, ce qui anéantirait l’État juif –, il dégage son livre des réalités politiques concrètes.

Invoquer les faits pour les évacuer

La manière dont certains parviennent à condenser un problème complexe et épineux dans un petit livre en dit long sur leurs relations avec l’histoire – et avec le langage. Beinart est très doué pour invoquer les faits afin de mieux les évacuer. Israël a proposé de se retirer des terres conquises en 1967 (3), et les États arabes ont déclaré : « Pas de paix avec Israël, pas de reconnaissance d’Israël, pas de négociations avec Israël (4). » Dans son livre, cela devient littéralement une parenthèse dans laquelle le « refus apparent » des Arabes a rendu « plus facile » la colonisation israélienne.

Beinart affirme que les Juifs sont en train de rater le « test du pouvoir juif ». Il ne veut pas dire par là que, après des millénaires vécus sans État, les Juifs sont lents à reconnaître les exigences de la force, mais tout le contraire, ce qui l’autorise à employer diverses formules chères aux antisémites : le lobby israélien qui écrase la Maison-Blanche ; la remarque selon laquelle, « en privé, les Juifs américains se délectent de la puissance juive » ; sans oublier l’idée grotesque que, « dans les années 1970, les organisations juives américaines ont commencé d’accaparer l’Holocauste ». En disant que l’occupation « exige le racisme », il accuse Israël de racisme (alors même qu’il mentionne ailleurs la résolution calomnieuse des Nations unies de 1975, déclarant que « le sionisme est une forme de racisme »).

Dans le monde de Beinart, l’antisémitisme n’est guère plus qu’une illusion dont se bercent les Juifs. L’Anti-Defamation League combat le « prétendu » antisémitisme à l’égard d’Israël, nous dit-il. S’inquiéter des menaces existentielles proférées contre un pays grand comme le New Jersey, où moins de huit millions de personnes vivent potentiellement à l’ère de l’attentat-suicide nucléaire, c’est capituler devant la « victimisation juive ». Il est assurément possible pour un pays d’être à la fois puissant et fragile ? Assurément le mot « vulnérabilité » serait préférable à celui de « victimisation » ? Mais lorsque Beinart feint de vouloir nuancer son propos, il sombre dans le manichéisme : « Adieu aux valeurs progressistes, bienvenue au tribalisme. »

Même s’il admet qu’« il y a du vrai » dans l’argument selon lequel les Palestiniens ont par le passé tourné le dos aux offres de solution à deux États, la formule de Beinart – « si Israël permettait la création d’un État palestinien » – en fait bon marché et démontre, par des moyens purement rhétoriques, qu’il revient à l’État hébreu d’accorder la paix, privant incidemment les Palestiniens du moindre rôle dans leur propre destinée. Mais Beinart a peu de choses à dire à leur sujet. Si un chapitre est intitulé « La crise en Israël » et un autre consacré à « La crise en Amérique », aucun ne porte sur « La crise de la société palestinienne » ou « La crise de l’islam », qui a pourtant joué un rôle considérable dans le mouvement nationaliste. Beinart croit peut-être qu’il n’existe pas de crise parmi les Palestiniens, mais il est fondamentalement silencieux sur ces questions, tout comme il ne prête guère d’attention au reste du monde arabe, estimant plus simple de réduire le conflit du Moyen-Orient à un drame américano-israélien.

Ce que Netanyahou n’aime pas chez les Juifs

Comme la veuve Douglas qui tente de civiliser Huckleberry Finn avant qu’il ne parte pour le territoire occupé [par les Indiens], Beinart est animé d’un élan missionnaire envers Israël. Sa foi réside dans les « idéaux progressistes », dont il fait souvent des synonymes du judaïsme, ou de ce que le judaïsme devrait être. Il nous apprend ainsi que Benyamin Netanyahou ne fait pas confiance à Barack Obama parce qu’« Obama lui rappelle ce que Netanyahou n’aime pas chez les Juifs », c’est-à-dire un sentiment d’obligation morale. Par un bel exemple de théologie de la substitution (5), Obama, désigné comme « le président juif », devient le vrai Juif, élu au sens propre comme au sens figuré. Netanyahou, en revanche, se languit dans un cadre mental archaïque et brutal, s’adonnant à « la glorification des Juifs féroces de l’Antiquité ». Face à cette fureur digne de l’Ancien Testament, Obama renonce à évoquer la division de Jérusalem : « La réaction de Netanyahou, des républicains et des organisations juives américaines serait trop féroce. » Beinart ne dit pas en quoi consisterait cette intolérable férocité, mais elle doit être bien terrible pour intimider l’homme le plus puissant du monde libre (6).

Cela ne fait qu’un avec les péchés des Juifs américains, qui « parlent rarement de ce que Joseph fit aux Égyptiens quand Pharaon lui confia les réserves de grain du pays (7) ». Sonnant le glas de telles turpitudes, Beinart affirme qu’il nous faut une « nouvelle histoire juive américaine ».

« Complète égalité »

Le désir d’un « nouveau testament » est ancien dans le judaïsme, mais certains pourraient soutenir que Beinart, en voulant séparer le corps pécheur du judaïsme de son âme progressiste, pour mieux la sauver, adopte une démarche archaïque. D’autres pourraient soutenir qu’Israël est en soi un nouveau testament ou, pour emprunter l’expression de Theodor Herzl, un ancien-nouveau testament (8). Héros de l’auteur, Herzl pensait qu’Israël n’aurait pas besoin d’armée. En 1902, ce rêve était encore possible.

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Beinart cite élogieusement la Déclaration d’indépendance de l’État d’Israël, lue à haute voix par David Ben Gourion en 1948. Elle promettait « la complète égalité des droits sociaux et politiques à tous ses habitants quels que soient leur sexe, leur religion ou leur race ». Pourtant, Ben Gourion décida aussi d’éliminer de ce document toute référence aux frontières d’Israël, parce que les Arabes se préparaient à attaquer et qu’il ne luttait pas pour défendre ces frontières contestées mais pour sauver son État. Les mots écrits et ceux qu’il faut lire entre les lignes forment une sorte de texte et de commentaire, pour l’équilibre duquel Israël continue de lutter au milieu des réalités brutales d’une région impitoyable. L’État hébreu le fait tantôt bien, tantôt mal, mais cette lutte même est la marque d’une civilisation bien au-dessus du manichéisme simpliste d’un Peter Beinart.

 

Cet article est paru dans le New York Times le 13 avril 2012. Il a été traduit par Laurent Bury.

Notes

1| The New Republic est un magazine politique et culturel américain de gauche.
2| 78 % en 2008, 69 % en 2012.
3| La réalité de cette proposition est controversée. Une décision en ce sens du cabinet israélien du 19?juin 1967 mentionnait le Sinaï et le Golan mais pas Gaza ni la Cisjordanie.
4| Au sommet de Khartoum, en septembre 1967.
5| La théologie de la substitution soutient que les promesses faites par Dieu à Israël, de lui donner un avenir en tant que nation sur sa propre terre, sont devenues caduques quand Israël a rejeté l’identité messianique de Jésus.
6| De fait, à la veille de l’élection présidentielle de 2012, Obama a obtenu du Parti démocrate qu’il inscrive dans son programme que « Jérusalem est et restera la capitale d’Israël » (Jérusalem-Est a été annexé de fait par Israël après la guerre des Six-Jours et la ville est devenue la capitale du pays en 1980. La plupart des États, dont les États-Unis, ont leur ambassade à Tel-Aviv).
7| Dans la Genèse, la politique agraire menée par Joseph pour le compte de Pharaon aboutit à une crise économique si profonde que les Égyptiens durent céder leurs terres et leurs troupeaux au Palais royal.
8| Référence au roman de Herzl Altneuland, traduit en français sous le titre Le Pays ancien-nouveau (Stock, 1998, épuisé).

Pour aller plus loin

 

David Ben Gourion, Journal 1947-1948 : Les secrets de la création de l’État d’Israël, Éditions de La Martinière, 2012.?

Sylvain Cypel, Les Emmurés, la société israélienne dans l’impasse, nouvelle édition, poche, La Découverte, 2006. Par un journaliste du Monde.?

Martine Gozlan, Israël contre Israël, Archipel, 2012. Par une journaliste de Marianne.?

Alain Gresh, Israël Palestine, Vérités sur un conflit, nouvelle édition, poche, Pluriel, 2010. Par un journaliste du Monde diplomatique.?

Diana Pinto, Israël a déménagé, Stock, 2012. Par une historienne italo-américano-française.

LE LIVRE
LE LIVRE

La crise du sionisme de Le manichéisme simpliste des Israéliens, Times Books

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