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Vous avez dit vie privée ?

À l’ère de Google et de Facebook, la confidentialité des informations personnelles n’est plus considérée comme une valeur sûre. La plupart des internautes ne s’en soucient guère et les entreprises qui agrègent les données ont intégré cet état d’esprit à leur modèle économique. Est-ce bien raisonnable ? Un complément à notre dossier « Internet contre la démocratie ? » (Books, n°12, mars-avril 2010).

Le respect de la vie privée est-il dépassé ? À 25 ans, Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook, ne voit pas quel problème peuvent poser les tentatives musclées de sa société pour rendre les données de ses utilisateurs plus disponibles. Pour lui, les normes sociales ont évolué, et cela correspond à ce que les usagers recherchent. Un nombre croissant d’entreprises construisent leur modèle économique en partant de ce principe. Le site Blippy.com permet ainsi aux utilisateurs de partager des informations détaillées sur leurs transactions bancaires en ligne. Et le site Jigsaw.com verse aux usagers un dollar à chaque fois qu’ils téléchargent les coordonnées d’une personne rencontrée ; il propose déjà plus de vingt millions de contacts.

Mais nos valeurs ont-elles vraiment changé ? Si oui, est-ce un motif de préoccupation ? Dans son excellent dernier livre, Helen Nissenbaum estime que la révolution de l’information a été si soudaine et ses effets si perturbateurs – Facebook et YouTube n’ont pas plus de six ans – que les changements presque imperceptibles induits dans notre vie n’ont sans doute pas été bien repérés par le radar social. L’identification par radiofréquence [utilisée dans le passe Navigo du métro parisien] et les bases de données informatisées n’ont pourtant pas attendu la naissance de Mark Zuckerberg pour être scrutées par les défenseurs de la vie privée. Mais l’invention d’Internet et les nouveaux progrès de l’informatique ont changé la donne. La baisse des prix a entraîné la création de sociétés qui vendent l’accès à des bases de données contenant des renseignements complets du registre le plus banal.

Et la multiplication des moteurs de recherche, des blogs et des sites communautaires a rendu l’information plus mobile, permettant à des armées de caïds de l’informatique de la « remixer » à volonté. Enfin et surtout, les ordinateurs qu’ils gèrent sont devenus « plus intelligents » : ils ont appris à transformer des données brutes non reliées entre elles en information et, finalement, en connaissance.

Cette révolution inaugurera peut-être une ère de gouvernance plus transparente et responsable, mais Nissenbaum nous met en garde : cela pourrait au contraire ébranler les fondements de la société démocratique.

L’agrégation d’informations publiquement accessibles et leur dissémination sont un processus moins inoffensif qu’il y paraît : une base de données rassemblant des détails banals n’est pas forcément une base de données banale. Des locations de DVD en ligne et un code postal peuvent suffire à identifier une personne. Dans l’Ohio, une mère de famille dissimulant son homosexualité poursuit actuellement Netflix, le géant de la location de DVD en ligne, pour avoir divulgué l’historique de ses locations dans un ensemble de données mis sur le Net.

Pour évaluer l’effet des nouvelles technologies sur la vie privée, les tribunaux se sont traditionnellement appuyés sur une distinction mal définie entre les domaines « privé » et « public ». Nissenbaum montre que les frontières tracées entre ces deux domaines sont floues et incohérentes. À mesure que notre vie passe davantage par la médiation d’Internet, la distinction entre « privé » et « public » devient encore plus incertaine, révélant des « failles jusqu’alors peu apparentes ». C’est flagrant sur le lieu de travail. Pensons aux entreprises confrontées à des employés qui se servent de leur ordinateur de bureau pour mettre des informations personnelles sur un site communautaire.

Helen Nissenbaum propose une conception entièrement nouvelle du respect de la vie privée, qui transcende les paradigmes habituels du secret et du contrôle ayant jusqu’ici dominé le débat. Le concept clé auquel elle fait appel est celui d’« intégrité contextuelle ». Elle fait observer que notre réaction à une information – colère, irritation ou indifférence – dépend du contexte dans lequel elle est transmise. Nous n’attendons pas d’un ami qu’il colporte des commérages ni de notre médecin qu’il discute de nos symptômes avec d’autres patients. Mais nous ne serons pas choqués si un média reprend des propos que nous avons tenus en public. Notre vie est tissée de tels contextes et des normes qu’ils engendrent. Certaines sont reconnues par la loi, d’autres – comme les usages ou les règles des associations professionnelles, des clubs, des communautés religieuses – sont institutionnalisées de façon moins formelle.

Pour Nissenbaum, nombre de nos désaccords actuels sur le droit au respect de la vie privée viennent de là : certains ne veulent reconnaître que les normes inscrites dans la loi, d’autres préfèrent une définition plus générale, enracinée dans la coutume et la tradition. Comme les normes sont généralement propres à un contexte particulier – ce qui est approprié dans le cadre éducatif ne l’est pas forcément dans le cadre médical –, déterminer ce qui constitue une atteinte à ce droit peut nécessiter une longue enquête sur la situation et les acteurs impliqués.

Ce cadre d’analyse n’est pas sans limites, reconnaît l’auteur. Le respect de la vie privée n’étant qu’un avantage social désirable parmi d’autres, un contexte particulier peut exiger la transgression des normes. Ainsi, un médecin peut avoir le sentiment que son « intégrité contextuelle » est atteinte si ses patients mettent en ligne leur avis sur ses compétences – mais c’est peut-être aussi ce que requiert un système de santé juste et concurrentiel.

À l’autre extrême, il est possible que l’« intégrité contextuelle » serve à justifier de nouvelles pratiques qui sont déjà largement utilisées mais ont échappé à l’attention des régulateurs – ce qu’Helen Nissenbaum appelle « la tyrannie du nouveau ». De fait, ce raisonnement est omniprésent dans les arguments avancés par les responsables des sites communautaires : « Les usagers qui nous apprécient sont si nombreux… Quelle autre preuve de l’évolution des normes vous faut-il ? »

Un moyen serait d’identifier des critères généraux permettant de comparer la valeur morale d’une coutume établie et celle d’une pratique nouvelle. Si on peut démontrer la supériorité de celle-ci, alors l’atteinte à l’« intégrité contextuelle » qu’elle représente peut être acceptée comme moralement légitime.

C’est tout à son honneur, Helen Nissenbaum a résisté à la tentation de formuler sa critique sous l’angle de la rhétorique foucaldienne de la surveillance et du contrôle. Son livre est une analyse simple et claire du rôle que la protection de la vie privée joue dans une société démocratique, de la façon dont la technologie la fragilise et des mesures que nous devons prendre pour ne pas céder à la logique fallacieuse des entreprises avides de données.

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Ce texte est paru dans le Times Literary Supplement le 12 mars 2010. Il a été traduit avec l’aide de Béatrice Bocard.

LE LIVRE
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Le respect de la vie privée dans son contexte. Technologie, politique et intégrité de la vie sociale de Vous avez dit vie privée ?, Stanford University Press

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