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Sayonara, Gangsters (4)

Entre science-fiction, traité philosophique, poésie et roman noir (entre autres), « Sayonara, Gangsters » est une œuvre d’une originalité sidérante. Books offre en avant-première les premiers chapitres de cet ouvrage qui a révolutionné la littérature nippone.

III « Embrasse-moi »

1.

Livre de Chansons enlève tout avant de se glisser dans le lit.
Nous avons dû dormir au moins 100 fois dans le même lit, mais je suis toujours aussi timide.
Quand Livre de Chansons ôte sa robe et ses dessous ou ses bas, je suis si intimidé, si terriblement intimidé que je reste assis dans le fauteuil et prie.
Il semble que la mortification ne cessera jamais quand une Livre de Chansons toujours prête commence à me gronder depuis le lit, tel un impatient dieu tout-puissant : « Mon chéri, dit-elle, qu’est-ce que tu fais ?! »
Enfin, j’enlève mes vêtements.
Livre de Chansons me reluque sans en perdre une miette.
« J’aime regarder ton corps », dit Livre de Chansons.
Intimidé, oh si intimidé, si incroyablement intimidé que je ne peux tout simplement pas continuer, je demande à Livre de Chansons si elle veut bien que je me mette au lit avec mes dessous.
« Je pense, mais tu les ôteras de toute manière, n’est-ce pas ? »
Quand je me mets nu, je me sens toujours tellement nu.
Quand Livre de Chansons se met nue, on a l’impression qu’elle porte encore un dernier jupon.
« C’est ridicule ! » dit Livre de Chansons.
« Quand je me mets nue, je suis vraiment nue, mais quand tu te mets nu tu n’as pas l’air nu du tout », rétorque Livre de Chansons avec sa logique toute aristotélicienne.
Penser au corps est difficile.
Si difficile qu’en fin de compte même Aristote a jeté l’éponge.
La poitrine de Livre de Chansons emplit le creux de mes paumes comme un gant. Quel que soit le nombre de fois où j’essaie d’y poser mes mains, ils s’imbriquent toujours parfaitement.
« Pas de devinettes pendant qu’on est au lit, okay ? » murmure Livre de Chansons, tendant les bras et entourant mes mains des siennes.
Je ne pourrais être plus d’accord.
Pour ce qui me concerne, les lits sont destinés à faire l’amour, à s’endormir en se tenant les mains ou à faire office de barricade si on les retourne, et rien de plus.

2.

Livre de Chansons fait l’amour très tendrement.
Il est triste de sentir quand on fait l’amour que nos corps sont simplement des machines à faire l’amour.
Je me sens épanoui quand je fais l’amour avec Livre de Chansons.
Faire l’amour est un dialogue.
Parfois, même quand on fait l’amour on a l’impression de se masturber. C’est vraiment déprimant.
Livre de Chansons m’entoure la nuque d’un bras et me donne une saccade.
La courbe entre sa mâchoire et son cou s’étale devant mes yeux.
Je me sens comme une vierge indienne de 57 ans au ventre vide.
Le corps de Livre de Chansons s’incurve lentement tel un arc et me soulève sans effort.
« Entre en moi », dit Livre de Chansons.

3.

Je faisais un rêve étrange.
Les 50 000 spectateurs des tribunes étaient debout, chantant et hurlant tandis que je galopais en queue de peloton, 16e des 16 en course.
Rapide comme une flèche, il y avait au loin —
Lagrima Christi, que l’entraîneur Jo Alice avait expédié sur la grande piste en lui ordonnant : « Si tu dois mourir, meurs sur le front ! » Et une fusée en troisième place, mon rival numéro un, Princesse d’Aquitaine.
C’était le premier dimanche du mois d’octobre 1972 pendant le prix de l’Arc de Triomphe sur l’hippodrome de Longchamp, l’épreuve reine, j’étais Homérique et je venais de partir neuvième avec un mauvais numéro de corde. Maintenant, je cherchais l’ouverture.
J’avais les yeux fixés sur Princesse d’Aquitaine.
Je savais que j’allais revenir, j’étais sûr de gagner.
À l’entrée de la ligne droite, comme j’arrivais à l’extérieur, les sabots des chevaux devant moi commençaient à rompre le rythme, à claquer moins fort ; avec un regain d’énergie, je plaçais une brutale accélération.
Épée Étincelante, Giboulée, Don J., Pirouette, Nabucco… je refaisais mon retard sur mes adversaires l’un après l’autre.
Je distançais Lagrima Christi et dépassais Princesse d’Aquitaine.
Je suis un cheval du prix de l’Arc de Triomphe !
Il reste 400 mètres à l’entrée de la dernière ligne droite.
Une vision incroyable s’offre à mes yeux.
Soudain, Paso Doble, Exmas et Batifole galopaient flanc contre flanc, formant une barricade devant moi, me bloquant intentionnellement le passage.
C’était le 1er juillet à Chantilly et je tombais dans le piège.
Je voyais Princesse d’Aquitaine s’envoler toute seule de l’autre côté du mur des trois chevaux, mais bien entendu je l’avais déjà dépassée auparavant.
« Écartez-vous du chemin ! » j’ai gueulé.
Les trois pur-sang tiraient au flanc, titubant, sautillant, criant, trébuchant, s’ingéniant à m’empêcher de passer.
« Je vais foutrement vous tuer, saloperies ! » a hurlé mon jockey gangster.
« Oh non, je-ee ne-ee vouou-drais… » ai-je bégayé.
« Agrrr ! Je ne supporte pas ! »
Là-haut, le gangster s’est mis à tirer avec sa mitraillette.
J’ai bondi par-dessus les trois cadavres troués de balles des chevaux abattus, je me suis envolé comme le vent et j’ai dépassé Princesse d’Aquitaine qui, dans la confusion, fuyait vers les tribunes.
Je galopais et galopais sur la longue ligne droite.
Aussi loin que j’aille, je ne vois pas la ligne d’arrivée.

4.

J’étais encore en train de rêver.
Mon rêve me rendait perplexe parce que je ne pouvais pas comprendre quelle sorte de rêve j’étais censé avoir dans le rêve.
Dans le rêve, je continuais d’espérer que je me réveillerais du rêve idiot.
Mais maintenant que le rêve avait mis la main sur moi, il refusait catégoriquement de lâcher prise, comme s’il y avait une meute de reporters et que j’étais le seul passager à émerger vivant du crash d’un gros porteur.
« Bas les pattes ! » ai-je crié.
J’accordai dix secondes au rêve. Puis, comme il ne donnait aucun signe qu’il était disposé à me libérer, je le frappai violemment dans ce qui paraissait être ses organes vitaux.
« Ungh !, grogna le rêve. T’es nul, mec. »

5.

« Qu’y a-t-il, Livre de Chansons ? Tu as dit quelque chose ? »
Pressant sa chevelure et son front sur ma poitrine, Livre de Chansons gémissait dans son sommeil.
« LES GANGSTERS… LES GANGSTERS… LES GANGSTERS… »
Elle fit une pause.
Puis : « LES GANGSTERS… LES GANGSTERS… LES GANGSTERS… »
Le corps de Livre de Chansons entre dans un état bizarre chaque fois qu’elle fait un cauchemar.
« Tout va bien, LES GANGSTERS ne viendront pas. »
J’ai murmuré ces mots dans son oreille avec une intonation très délicate pour qu’elle m’entende même à l’intérieur de son rêve.
« Tout va bien, je suis là. LES GANGSTERS n’essaieront pas de venir te prendre, pas tant que je serai là. »
Lentement, j’ai soulagé la tension de sa taille fine.
Puis lentement, lentement, tout ce qu’il y a de plus lentement j’ai caressé son dos en suivant ses courbes sinueuses du bout des doigts. Lentement, lentement, tout ce qu’il y a de plus lentement j’ai caressé son estomac qui était si doux que quand on appuie dessus les doigts n’en finissent pas de s’enfoncer.
Le corps de Livre de Chansons est revenu à la normale.
Sans marcher, toujours profondément endormie, elle a battu légèrement des paupières comme pour me dire que tout allait bien ; puis elle s’est mise à me parler de l’intérieur d’un autre rêve.
« Embrasse-moi. ».
Je lui ai donné un baiser.
Endormi dans son panier, « Henri IV » s’est pelotonné sur lui-même.
Il gémissait doucement tel un chien malade.
Phhuuuuunn.

 

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À suivre…

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Sayonara, Gangsters de Sayonara, Gangsters (4), Kodansha

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