La folie nazie

La folie nazie

Publié dans le magazine Books, juillet-août 2018.

Ce numéro vaut d’être lu en entier et dans l’ordre. Il décrit en détail la façon dont un peuple européen, qui avait atteint le plus haut degré de civilisation, produit les plus grands musiciens de tous les temps, mis en place le système universitaire le plus prestigieux de la planète et accédé au premier rang de la recherche scientifique, s’est laissé emporter en une décennie par un vent de folie dont le monde ne s’est pas encore remis. De facture très diverse, les articles ici réunis évoquent les ouvrages les plus récents parus sur le sujet. Certains ont été traduits en français. Ainsi le premier tome de la biographie d’Hitler par Volker Ullrich, lequel intervient à plusieurs reprises dans ce numéro. Ou la biographie d’Himmler par Peter Longerich. Ou le journal de Goebbels. Ou encore l’ouvrage de Bettina Stangneth sur Eichmann.  Ou bien sûr le journal de Victor Klemperer. D’autres ne sont pas connus du public français. Celui de Myriam Spörri porte sur le mythe scientifique de la pureté du sang, paradoxalement promu par un couple de chercheurs juifs. Un autre concerne les années où Hitler était soldat dans l’armée allemande. Il y a aussi l’édition scientifique de Mein Kampf, un modeste volume de 1948 pages. Un ouvrage américain sur les essais menés par des psychanalystes pour comprendre les ressorts du nazisme. Le livre essentiel de Sönke Neitzel et Harald Welzer sur la nazification de la Wehrmacht. L’étude de Markus Roth sur les chefs de district allemands qui ont organisé la terreur en Pologne. Le témoignage de Hans Günther Adler sur le sadisme qui présidait à l’administration du camp de Theresienstadt.

La folie nazie ne peut faire l’objet d’une véritable explication. On sait énumérer les facteurs qui l’ont rendue possible : la défaite de 1918 à l’issue d’une guerre dévastatrice, l’arrivée des bolcheviks au pouvoir en Russie, l’antisémitisme dominant, la croyance dans les vertus de l’eugénisme, puis la crise financière de 1929, l’inflation, le chômage. Mais une conjonction de facteurs ne fait pas une démonstration. Pour comprendre ce qui s’est passé, il faut se placer à un autre niveau : rentrer dans la tête des acteurs, des plus grands aux plus humbles. C’est ce que propose ce numéro. De nombreuses pages sont consacrées à Hitler lui-même, que l’on peut à bon droit considérer comme le facteur princeps : s’il n’avait pas existé, il y a de bonnes raisons de penser que tout cela ne serait pas arrivé. Or le personnage, s’il garde une part de mystère, est maintenant très bien connu. Regardez attentivement la figure bonasse et souriante présentée en couverture : c’est bien lui, c’est aussi lui. Et lisez Mein Kampf, publié longtemps avant son accession au pouvoir : tout son programme y est écrit, à l’exception de l’Holocauste (mais on comprend la raison de cette exception : c’est qu’à l’époque il ne le jugeait pas techniquement possible). Parmi les documents les plus impressionnants, à lire absolument, il y a les enregistrements des discussions entre officiers de la Wehrmarcht faits prisonniers. Ils illustrent en profondeur l’invraisemblable degré de perversion morale, d’inversion des valeurs, dans lequel avaient sombré ces hérauts du nazisme ordinaire. Dans un autre genre, comment comprendre que le plus sophistiqué des philosophes allemands, Martin Heidegger, ait lui aussi adhéré aux principes de cette folie collective ?  La majorité des articles de ce numéro ont été rédigés par des Allemands.

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